Les coupables

Elle vient de partir, en hâte, maladroitement, comme si elle avait commis un délit honteux. Lui se tient debout, le sexe déjà mou et piteux. Son regard, nostalgique, suit la disparition des fesses rebondies de sa partenaire d’une nuit. Il sait bien que ce fantasme ne se réalisera plus. Or, un fantasme, une fois assouvi, perd tout son sens. Aussi, une sorte de grand vide gris l’envahit.

À moins que ce soit un sentiment de culpabilité ? Tromper sa femme, ce n’est pas la première fois. Il s’est déjà trouvé mille bonnes raisons pour le faire. Mais baiser avec la nièce de cette dernière, c’est autre chose. Pourtant, il ne voit pas vraiment ce qui devrait lui donner honte. Après tout, elle a la vingtaine passée, elle est majeure et vaccinée, comme on dit, et surtout, elle a tout son libre-arbitre. La chose s’est faite sans y penser vraiment. Ils étaient seuls, elle était ravissante dans sa jupe aérienne et son chemisier blanc, elle était souriante et avenante, presque complice, presque aguicheuse, presque nymphomane.

Alors il l’a fait boire, et les vapeurs capiteuses ont aidé à briser ses défenses. Lorsqu’il a commencé ses caresses, elle a reculé, mais son attitude montrait bien qu’elle n’était pas vraiment contre. Après tout, qui n’aime pas recevoir des signes d’affection ? Qui n’aime pas le contact chaud d’un corps flamboyant de désir ? Lui était parfaitement lucide, car habitué à boire. Ses gestes étaient donc précis, voués à pénétrer patiemment la forteresse imprenable. Elle écartait toujours sa main, mais toujours moins fermement. Elle se laissait clairement conquérir.

Et puis, une agitation s’est emparée de lui. Une ardeur, comme une soif brûlante après des jours de canicule. Il s’est laissé aller. Elle ne s’est presque pas débattue. Qui ne dit mot consent, c’est bien connu. Alors, il a fermé les yeux, pour ne pas risquer de lire un refus sur sa figure sidérée. Mais finalement, il les a ouverts, car il voulait boire son visage rougi par l’alcool et l’acte sexuel. L’expression de la jeune fille l’a pourtant déçu : encore maintenant, il se demande si c’était du plaisir, de la culpabilité, de la surprise, du dégoût. Mais il devait surtout s’agir de plaisir. Oui, c’est certain. Il sait qu’il est un merveilleux amant, doux, attentionné et passionné. D’ailleurs, elle a un peu crié.

Et pourtant, en voyant disparaître cette chair fraîchement consommée, une sorte de peur diffuse le gagne. Un vertige qui soulève son estomac, comme s’il tombait en arrière. Une vague de froid entoure sa nuque, comme grandit sa culpabilité.

Elle ne va quand même pas voir ça comme un viol, si ?

***

Elle sent son cœur battre fort et irrégulièrement. Prostrée sous la douche chaude, elle essaie d’ignorer le vertige lancinant. Elle est assise, mais elle croit tomber, puis elle se sent remonter, par vagues, au rythme de sa nausée.

L’odeur de vomi tarde à disparaître, malgré le jet chaud et dru. Pourtant, l’effluve disparaîtra bientôt. Mais pas la sensation malsaine d’avoir le corps définitivement souillé. D’une main absente, elle frotte sa peau qui rougit, comme si elle révélait les marques honteuses de l’épreuve.

Ses souvenirs sont flous, voilés par l’alcool. Elle a toujours trouvé le mari de sa tante bel homme, et admirable pour ses réussites professionnelles. Les cheveux légèrement grisonnants, surmontant une belle mâchoire carrée. Un look de séducteur des années 50 comme on en fait plus, à la Lino Ventura. Mais ce soir-là, passé l’innocent jeu de séduction auquel elle avait souscrit sans y penser, il est devenu quelqu’un d’autre. Elle ne sait plus vraiment comment ça s’est produit, mais elle se rappelle l’avoir repoussé à plusieurs reprises, en vain. Intimidée par la poigne douce mais ferme du quinquagénaire, craignant peut-être une réaction violente, elle n’a pas osé s’opposer réellement.

Mais elle n’a pas réussi à débrancher. Des sentiments confus l’ont pénétrée et transpercée. Paralysée par la surprise et l’incompréhension, elle ne s’est même pas débattue. Elle se demande encore comment elle a pu le laisser faire. Honteuse, elle regarde son corps, qu’elle aurait dû davantage protéger. Y avoir échoué alimente sa culpabilité. Oui, elle est coupable de cette trahison envers elle-même. Elle aurait dû être forte.

Les terroristes gagnent lorsque les professeurs s’auto-censurent. De même, son oncle a gagné : désormais, elle hésitera toujours à porter ses atours les plus charmants. Et chaque homme qu’elle croisera deviendra une obscure menace.

Ses cheveux mouillés, rendus bruns par l’eau claire, couvrent ses yeux embués. Comment en parler ? La réponse jaillit aussitôt : elle n’en parlera jamais. Ni à sa tante, de crainte de l’affliger, ni à quiconque, de crainte de passer pour une traînée ingrate.

***

La chaleur est insupportable dans le petit bureau, pourtant ouvert en grand. La climatisation est en panne depuis quelques mois, et elle ne parvient pas à s’y faire. En tapant la plainte sur le vieil ordinateur, elle lutte stoïquement contre la sueur qui colle à son épaisse tenue règlementaire.

Au-delà du couloir, les cris agressifs des furieux du quartier semblent faire vibrer les murs à la peinture écaillée. Ça, pour le coup, elle y est habituée. Ces sons rêches sont devenus comme le courant des voitures, au loin : une trame de fond sur laquelle se dessine son quotidien.

Elle fait de son mieux pour maintenir une expression concernée, en écoutant le témoignage de la jeune fille à la voix tremblante, qui a l’air de se demander ce qu’elle fait là. Son récit est incohérent, la peur et le désespoir lui nouent visiblement la gorge. Mais il faut poser les questions de routine, et garder intacte cette figure savamment composée, faite de compassion maîtrisée et de fermeté administrative.

Elle sait déjà ce qui va se passer. Pensive, elle contemple la victime. Pauvre fille, qui croit que son histoire est unique. Mais elle n’est qu’une parmi des centaines qui toutes croyaient, jusqu’alors, que ça ne pouvait arriver qu’au fond d’une ruelle fumante ou dans un parking souterrain.

Oui, elle sait ce qui va se passer. L’agresseur sera sans doute interrogé. Il ne niera peut-être pas la relation sexuelle, bien que ce soit possible. Après tout, le viol a eu lieu il y a plus d’un an. C’est le temps qu’il a fallu à la victime pour rassembler son courage et surmonter sa honte. Ce n’est pas si mal : beaucoup d’autres n’y parviennent qu’après dix ou vingt ans. Ou jamais.

Quoi qu’il en soit, les preuves manqueront. Les témoignages s’affronteront, et comme l’événement est lointain, rendu flou et imprécis par le temps et la sidération du moment, la version de l’oncle semblera forcément plus cohérente. Il y aura du temps perdu, des procédures inutiles, de la paperasse vaine, et finalement, beaucoup de travail passé sur un dossier sans issue alors que d’autres attendent, qui pourraient être résolus.

Alors que lui dire ? Lui parler franchement, c’est la désespérer de la Justice, et peut-être la pousser à l’irréparable. Elle étouffe un soupir et son sentiment d’impuissance. Comme tant d’autres, alors qu’elle est censée participer au bien commun, elle se sent coupable de ne rien pouvoir résoudre.

Le plafond de verre

16525, emporté par un courant léthargique, prit le temps de regarder autour de lui. Comme tout allait bien ! Savoir qu’on vivait en paix était une chose, s’arrêter pour y penser en était une autre. Autour de lui, ses congénères vaquaient patiemment, altérant leur organisation chimique pour se construire un espace toujours plus abondant et confortable.

Il n’en avait pas toujours été ainsi. Quelques milliers de cycles plus tôt seulement, la guerre les opposait encore aux Lisses, pour emporter de nombreuses petites vies. En y repensant, 16525 eut un réflexe de dégoût. Une petite excroissance s’échappa aussitôt de son corps mou, et se transforma en métal léger. Le souvenir des atrocités de la guerre lui causait toujours cette réaction, car une partie de lui y avait participé. L’image épouvantable des Lisses, avançant en groupes pour étouffer ses congénères, ne l’avait jamais vraiment quitté. Il revoyait distinctement leurs corps flasques et plats, ajustés comme des écailles autour de leurs cibles pour empêcher toute défense chimique.

Mais enfin, ils avaient triomphé. Deux espèces intelligentes ne pouvaient pas cohabiter dans l’océan. Avec des regrets tempérés par le triste souvenir de leurs nombreuses pertes, l’espèce de 16525 avait exterminé le dernier Lisse. Et depuis, elle prospérait, profitant des ressources infinies de son environnement. Le monde était à eux.

La guerre avait tout de même profondément changé la psychologie des vainqueurs. Ils avaient aménagé les profondeurs de l’océan. En projetant une partie de leur chimie dans le sol, ils l’avaient fait fondre pour y ménager des galeries labyrinthiques. Celles-ci menaient à des abris dans lesquels ils auraient pu survivre pendant des milliards de cycles, en se nourrissant des roches internes si nécessaire. De quoi tenir un siège quasiment éternel, tout en accumulant assez de ressources pour contre-attaquer violemment et définitivement. La précaution semblait superflue, à présent que l’entièreté de l’océan avait été explorée. Mais on ne juge pas les mesures prises par une espèce qui a échappé de justesse à un génocide.

Heureusement l’intelligence de l’espèce n’était pas uniquement tournée vers la défense préventive. Le goût pour l’exploration, propre à toute forme de vie développée, les amenait à repousser les limites de leurs connaissances et de leur science.

Ils avaient réussi à développer un système de communication performant à longue distance, par l’utilisation de subtils signaux lumineux bioluminescents. Tout récemment, des relais organiques commençaient à couvrir le sol rocheux et le plafond glacé de l’océan, destinés à renvoyer ces signaux partout dans le monde. Ainsi, les connaissances étaient partagées et chacun pouvait contribuer au développement intellectuel de l’espèce.

Bien sûr, cet outil avait été dévoyé par certains, impatients de diffuser leurs théories fumeuses. Certains créèrent des mythes, qui devinrent religions. Leurs fondements étaient tous identiques : au-delà du plafond glacé de l’océan vivaient des Dieux omniscients, et il fallait tout mettre en œuvre pour les flatter, afin de les rejoindre un jour.

16525 n’était guère porté sur ces fadaises. Mais il savait qu’un jour ou l’autre, il faudrait composer avec les croyants. Car le plafond glacé constituait une frontière à franchir vers de nouvelles explorations. Les plus enthousiastes de ses congénères estimaient en effet que cette paroi les séparait d’un nouveau monde, plus vaste encore que l’océan lui-même. Actuellement, on cherchait les moyens chimiques de traverser cette barrière.

La connaissance et la manipulation chimiques étaient la base scientifique de son espèce. Ils n’avaient aucune notion du concept de « feu », évidemment. Alors avec le temps, faute de pouvoir fondre et forger des outils, ils avaient appris à altérer leur composition interne. Il fallait tester d’innombrables configurations et dosages pour atteindre le résultat voulu, et seuls les meilleurs parvenaient à faire progresser les connaissances de l’espèce entière. Les processus à l’œuvre étaient lents, mais efficaces. À présent, on savait convertir et mélanger tout ou partie de son corps en de nombreux composés, y compris ceux de ses congénères. La mémoire d’un individu n’était jamais perdue et peu à peu, chacun accumulait la science et les souvenirs de ses prédécesseurs. Parallèlement, la partie cognitive de leurs organismes prenait de plus en plus de place, les ouvrant encore davantage aux expériences chimiques complexes dédiées à la transformation de leur environnement. Pour d’autres, cela procurait de quoi alimenter leur religion par des mythes toujours plus riches et sophistiqués.

Et ce jour-là, coupant court aux réflexions de 16525, l’impensable se produisit. On perçut une vibration inconnue, très localisée, dans le plafond de glace. Très rapidement, elle se fit de plus en plus violente, et les fanatiques conclurent aussitôt à un déplaisir des Dieux, insuffisamment honorés par les infidèles. Heureusement, leur sainte colère fit peu de victimes. À part quelques cas isolés et bien vite éliminés, l’espèce entière réagit comme un seul organisme. En moins d’un cycle, toutes leurs créations furent converties et intégrées aux corps qui se pressaient vers le labyrinthe souterrain.

Une fois toute l’espèce et ses créations cachées dans les cavernes abyssales, un consensus émergea. Dieux ou pas, il était hors de question de laisser des envahisseurs apporter avec eux le risque d’un nouveau génocide. Alors, unissant les efforts, on prit le temps de préparer la riposte. Les courants en provenance de l’océan apportaient le témoignage de l’étrange activité des envahisseurs. Mais plus important encore, ils permirent de déterminer leur composition chimique. La contre-attaque fut aussitôt élaborée.

***

La déception se lut sur les visages, alors que défilait sur les écrans la liste des composés chimiques de l’océan lointain. Après un paisible voyage de plus d’un milliard de kilomètres, la sonde avait parfaitement fonctionné, perçant l’épaisse couche de glace avant de plonger, puis de commencer ses relevés.

Depuis longtemps, on espérait trouver une forme de vie, fut-elle microbienne, sur le gros satellite. Cette coûteuse mission aurait pu en donner la preuve, mais il fallait bien admettre que, pour l’instant au moins, la vie restait une exclusivité terrienne. On se consolerait avec les enseignements, toujours utiles, apportés par l’exploration de ces lointaines profondeurs, et l’identification de quelques composés organiques inertes.

Vu le temps de réponse, on ne pouvait pas manipuler la sonde à cette distance. Le petit robot était donc doté d’un algorithme suffisamment puissant pour s’adapter à son environnement. Suivant docilement son programme, il plongea donc plus profondément et commença à cartographier le sol rocheux.

Mais aussi sophistiqué fut-il, l’appareil n’avait aucun moyen d’éviter l’étrange courant qui montait brutalement des profondeurs. En quelques minutes seulement, des éléments chimiques rares et subtils firent littéralement fondre la sonde.

Les scientifiques de la Terre ne purent que constater, dépités, la perte de leur coûteux appareil. Incapables de connaître la cause de la rupture de liaison, ils conclurent à un dysfonctionnement brutal. De l’eau coulerait sous les ponts avant de trouver le financement d’une nouvelle mission vers la lune lointaine…

***

L’envahisseur avait disparu, ne laissant de lui que des éléments inoffensifs, bien vite absorbés par l’océan et ses habitants. Ces derniers, osant enfin sortir de leur cachette, constatèrent que le « Dieu » n’avait rien d’invincible. Cet événement inattendu suffit à discréditer toutes les religions. Pragmatiques, les habitants des profondeurs se tournèrent alors vers le trou que l’intrus avait percé. C’était une occasion inespérée d’explorer au-delà du plafond de glace. Il faudrait opérer prudemment et se préparer à combattre d’autres intrus métalliques. Mais l’exaltation d’un nouveau monde à conquérir dépassa de loin la crainte d’affronter quelques être hostiles à la constitution fragile. Et puis, le système de défense des cavernes avait fait la preuve de son efficacité.

On découvrit donc l’extérieur, ses collines et ses plaines. Mais aussi l’air sec et froid, auquel il fut difficile de s’adapter. On y parvint néanmoins. Et l’on tourna les yeux vers un nouveau plafond, noir et profond. Un immense disque jaune et fixe envahissait une partie de cette toile sombre, composée de myriades de points lumineux étranges. Certains d’entre eux se déplaçaient. Il fallut du temps pour comprendre de quoi il s’agissait. Lorsqu’on y parvint, on chercha un moyen de les explorer. Sûre de sa supériorité, l’espèce des profondeurs mit au point un moyen de voyager dans l’espace. On recourut à des mutations ciblées, fondées sur une mise en stase des organismes, protégés par des coquilles impénétrables. Et peu à peu, l’espèce se répandit.

Prête à anéantir toute forme de vie intelligente qui menacerait sa soif infinie d’exploration.

Sagesse populaire

Une grande salle bondée où tourbillonnent des confettis scintillants. Mains levées, têtes hautes, sourires fiers. Et une estrade où pavoisent les proches lieutenants de l’homme qui se dresse, du haut de sa victoire toute neuve. Son regard farouche et brillant embrasse ses partisans, puis vise les caméras.

— Désormais, comme je m’y suis engagé, nous allons retrouver ce bon sens qui faisait jusqu’alors défaut aux élites technocratiques !

Quelques huées ponctuent.

— Oui, mes chers compatriotes ! Nous ne nous soumettrons plus au dictat des institutions corrompues, trop longtemps gangrénées par un entre-soi séculaire et délétère !

D’un coup d’œil, l’homme constate qu’il est en train de perdre son auditoire. Il rectifie aussitôt.

— Nous ne nous laisserons plus faire par ceux qui prétendent tout savoir mieux que nous !

La foule est reconquise et hurle son approbation.

— Je serai sans merci contre ces élites qui maintiennent le système qui vous oppresse ! Et comme je l’ai promis, je vais mettre en place, dès demain, une grande réforme de la Justice, pour qu’enfin, le bon sens prévale ! Vous ne serez plus jamais les victimes impuissantes d’un système à la complexité sans cesse grandissante ! Désormais, ce pays sera plus juste, pour tous !

Partout dans le pays, des cerveaux conquis s’exaltent. D’autres se navrent. Mais la majorité attend de voir de quoi l’avenir sera fait.

« Qui vivra verra. »

***

Maître Roussel tire doucement sur ses boutons de manchette. Le confort physique de son costume hors de prix est relatif, mais il lui apporte une autorité sereine qui mérite bien ce petit inconvénient.

Son client, Hector Potier, est un pauvre type comme il en voit passer des centaines depuis deux ans. Persuadé d’être sur le point de tout perdre, il compte en dernier recours sur l’adresse de son avocat pour s’en tirer.

— Alors voilà, Maître, je suis accusé par mon voisin, Edouard Fleury. Il prétend que…

— Attendez, je vous coupe un instant. Est-ce par hasard une histoire de paille et de poutre ?

— Heu, non, pas que je sache en tout cas, répond Hector sans bien comprendre.

— Bien, poursuivez.

— Eh bien, il m’accuse d’avoir volé une revue chez lui.

— Quel genre de revue ? Quelque chose qui heurte les bonnes mœurs ?

— Oh, non, pas du tout ! C’était un magazine de psychologie qui donnait des conseils pour éduquer les jeunes enfants.

— Son accusation est-elle fondée ?

— Pardon ?

— Avez-vous vraiment volé cette revue ?

— Non, pas du tout ! C’est même lui qui a suggéré de me la prêter. Comme ma femme est enceinte, ce magazine nous sera bientôt utile.

— Vous savez que, pour vous défendre au mieux, j’ai besoin de connaître toute la vérité, Monsieur Potier, énonce l’avocat au regard pénétrant.

— Mais c’est la vérité, je vous le jure ! Depuis notre déménagement dans cette région, il nous arrive de dîner chez les Fleury. Et ce soir-là, comme on leur annonçait la bonne nouvelle, Edouard a proposé que j’emprunte ce journal.

— Bien, répond Maître Roussel. Dites-moi, les Fleury ont-t-ils quelque intérêt à vous vouloir du mal ?

Hector réfléchit quelques instants. La réponse tarde à venir, tant elle semble hors contexte.

— Eh bien, quand nous avons acheté notre maison, je crois que ça ne les a pas arrangés. Ils voulaient notre terrain pour y faire une piscine. Ils nous ont demandé plusieurs fois de leur revendre notre bien, mais vous savez comme il est difficile d’être propriétaire, de nos jours. Nous avions fait une bonne affaire. Alors, impossible pour nous d’accepter leur proposition…

Hector a presque l’air penaud, comme s’il avait mal agi. Mais il en faudrait davantage pour attendrir l’avocat.

— Bien, je comprends mieux la situation. Je vais vous poser de nombreuses questions, Monsieur Potier, et cela prendra du temps. Mais il est absolument nécessaire que j’aie tous les éléments en main pour vous défendre. Cela dit, ne vous inquiétez pas : « Après la pluie vient le beau temps… »

***

Une salle d’audience est toujours intimidante pour le quidam inexpérimenté. Avec la croissance brutale des procédures pénales depuis deux ans, on pourrait penser que chaque citoyen aurait déjà eu affaire à la Justice au moins une fois, de près ou de loin. Mais le pauvre Hector Potier n’a pas eu ce douteux privilège, et il a beau se répéter « Aux innocents les mains pleines », son inexpérience le met très mal à l’aise.

Maître Roussel, en revanche, est d’une sérénité inébranlable. Sa confiance flegmatique irradie des fibres mêmes de son costume, et rassure quelque peu son client.

Les procédures se sont considérablement simplifiées depuis la grande réforme pénale. Et avec cette simplification, de nombreux avocats en herbe se sont lancés, persuadés de pouvoir tenir leur rang dans les tribunaux, grâce à leur connaissance pointue de la sagesse populaire.

Maître Latour est de ceux-là. Comme la plupart des professionnels récents, il n’a pas eu à suivre de grandes études, ni à passer d’éprouvants concours. Son bon sens suffit à défendre ses clients. Et il s’en félicite, tant il est plus facile de retenir des dizaines de proverbes que des milliers de lois.

Aussi, c’est en toute quiétude qu’il expose l’accusation portée contre Hector Potier.

— Monsieur le Juge, je serai clair et concis. Mon client, Monsieur Edouard Fleury, s’est vu dérober une revue de psychologie par Monsieur Hector Potier, au cours d’un repas amical. Le préjudice pourrait sembler minime, mais lorsque mon client a signifié son mécontentement auprès de l’accusé, ce dernier s’est emporté, manifestement irrité. Or, selon l’adage « Il n’y a que la vérité qui blesse ». Aussi, cette réaction prouve que le vol est avéré.

Hector s’apprête à bondir, stupéfait de ce discours, mais la main ferme de Maître Roussel, ainsi que son sourire désarmant, le persuadent de se tenir tranquille. Maître Latour poursuit, imperturbable, son discours soigneusement élaboré.

— J’ajoute au dossier les déclarations de plusieurs témoins, tous voisins de mon client. Ces derniers confirment mal connaître Monsieur Hector Potier, installé récemment dans la région. Or, comme le dit le bon sens populaire : « A beau mentir qui vient de loin ». Il est donc évident que les éventuelles réponses de Monsieur Potier devront être évaluées avec les plus grandes précautions.

Hector se retient de justesse de se lever, après avoir croisé à temps le regard de son avocat. Car Maître Roussel reste de marbre, son léger sourire toujours au coin des lèvres, comme si ces accusations hâtives ne l’inquiétaient aucunement.

— Enfin, je tiens à informer la Cour que nous avons retrouvé l’un de ses anciens camarades de classe qui, en CM1, s’est vu dérober un paquet de bonbons par Monsieur Potier. Le vol du magazine de mon client est donc le deuxième larcin de Monsieur Potier. Or, « Jamais deux sans trois ». Il est donc manifeste que Monsieur Potier recommencera ce délit à plus ou moins grande échéance, rendant nécessaire une sanction dissuasive. Surtout qu’en vertu du principe selon lequel « Qui vole un œuf vole un bœuf », son prochain délit sera obligatoirement bien plus grave. Il s’agira sans doute d’une voiture, pour le moins. Il est donc du devoir de cette honorable Cour de prévenir un tel malheur.

Satisfait de sa diatribe, Maître Latour regagne son siège. Edouard Fleury l’y accueille avec un grand sourire.

C’est alors au tour de Maître Roussel de prendre la parole. À la barre, ce dernier affecte un certain embarras, comme si ce qu’il s’apprêtait à dire le gênait visiblement.

— Monsieur Fleury, commence-t-il, avant d’exposer notre défense, je dois vous rappeler que « Faute avouée est à moitié pardonnée ». En vertu de ce principe, puis-je vous encourager à reconnaître ici votre culpabilité, afin que celle-ci vous soit moins… préjudiciable ?

Edouard Fleury ouvre de grands yeux, surpris par cette attaque inattendue. Mais son avocat prend sur lui de répondre.

— Cher confrère, déclare Maître Latour, je crois qu’il faut vous rappeler qu’en cette affaire, c’est votre client l’accusé ! Et quand bien même vous auriez quelque grief envers Monsieur Fleury, il va de soi que cela ne changerait rien à la présente. Accuser mon client ne servirait qu’à détourner l’attention, n’êtes-vous pas d’accord ?

— Sans doute, mon jeune confrère. J’en déduis donc que votre réponse est négative. Mais je le regrette pour votre client, croyez-le bien.

Edouard Fleury étouffe un ricanement incrédule.

— Cette question étant réglée, je me permets de rappeler à cette Cour le vieil adage « Les absents ont toujours tort ». Or, les témoignages recueillis par mon estimé confrère, l’ont été auprès de personnes qui ne peuvent être présentes aujourd’hui. Dommage que l’affaire soit de peu d’importance, ce qui en limite l’auditoire… Aussi, nous devons considérer que ces témoignages viennent tous de personnes qui ont tort de les avoir rédigés, et donc, qu’ils doivent tous être réfutés.

Un murmure se fait entendre dans la petite pièce, mais personne n’ose interrompre le charismatique Maître Roussel.

— Je me suis livré à quelques recherches généalogiques, ce qui m’a permis d’apprendre que le grand-père maternel de Monsieur Fleury, Abélard Leduc, s’était rendu coupable d’une escroquerie en avril 1947. Oh, rien de très sérieux, mais, pour reprendre les termes de mon estimé confrère, « Qui vole un œuf vole un bœuf ». Il est donc probable que ce Monsieur Leduc se soit rendu coupable d’un autre délit plus grave, puis d’un autre encore par la suite, puisque « Jamais deux sans trois ». Ces délits sont probablement passés inaperçus, d’autant qu’Abélard Leduc a fini sa vie dans une certaine pauvreté. Or, comme chacun sait, « Bien mal acquis ne profite jamais ». Cela confirme ces délits, qui n’ont apporté que des malheurs à cet homme.

— Monsieur le Juge, s’emporte Maître Latour. Mon confrère ne parle aucunement de l’affaire qui nous intéresse ! Il fait perdre du temps à la Justice par de ridicules digressions !

Mais Maître Roussel poursuit sans se démonter.

— Cher confère, souffrez que je poursuive, et vous verrez si je digresse. Je viens donc de prouver que le père de Madame Alice Fleury, née Leduc, était un escroc récidiviste, d’autant plus redoutable qu’il n’a été inculpé que pour un seul de ses crimes. Or, la sagesse populaire stipule que « Les chiens ne font pas des chats », axiome que l’on peut doubler de « Bon sang ne saurait mentir ». Cela prouve irréfutablement que la mère d’Edouard Fleury était elle aussi une menteuse fort habile, d’autant qu’elle non plus n’a jamais été inculpée, ce qui indique une personnalité particulièrement retorse et dangereuse.

Un brouhaha roule dans la petite assistance, bien vite calmée par le Juge qui tente de dissimuler un sourire amusé.

— Poursuivez, Maître Roussel, ordonne-t-il.

— Avec plaisir, Monsieur le Juge. Souhaitant vérifier cette hypothèse, je suis allé rendre visite à Madame Fleury, et lui ai demandé si elle, son père et son fils étaient des escrocs de longue date. Ce à quoi elle n’a rien répondu. Or, « Qui ne dit mot consent ». Son silence était donc le plus net des aveux.

N’y tenant plus, Edouard Fleury se lève brusquement.

— Mais c’est une honte ! Ma mère est sourde depuis des années ! Elle vit dans un établissement spécialisé qui me coûte une blinde ! Comment avez-vous osé l’importuner ?!

Quelques efforts sont nécessaires à Maître Latour pour faire rasseoir son client, mais aussi et surtout, pour le faire taire. Hélas pour lui, il est déjà trop tard.

— Cher confère, poursuit Maître Roussel, vous avez rappelé vous-même, tout à l’heure, qu’il n’y a « que la vérité qui blesse. » Or, tout le monde ici vient de constater combien votre client se sent blessé après avoir entendu mon argumentaire. Il appert donc que ce que je viens d’avancer est rigoureusement exact.

Edouard Fleury ne parvient même plus à parler. La bouche grande ouverte, le visage tantôt pâle, tantôt rouge, il semble avoir perdu tous ses moyens. Cette posture semble toutefois rassurer son avocat, lequel sait qu’à ce stade, il vaut mieux se taire.

— En conclusion, poursuit l’impitoyable avocat de la défense, tout l’argumentaire de Monsieur Fleury est à considérer comme nul, car émis par un menteur et un escroc. Aussi, je demande la relaxe de mon client, assortie du remboursement des frais de procédure.
Par ailleurs, en vertu de l’adage « Chassez le naturel, il revient au galop », je demande que Monsieur Edouard Fleury soit condamné à céder à mon client une partie mitoyenne de leurs terrains respectifs, ceci à fin d’éloignement relatif propre à apaiser leurs relations, afin que pareille aventure ne se reproduise pas.
Enfin, je demande le versement de dommages et intérêts au titre du préjudice subi par mon client, car comme « Il n’y a pas de fumée sans feu », ses nouveaux voisins le croiront désormais coupable de vol, malgré la relaxe que vous ne manquerez pas de prononcer.
Étant donné que Monsieur Fleury n’a pas jugé bon d’avouer ses fautes lorsque je le lui ai proposé, ces indemnités devront, je crois, être maximales.

Et, sans se départir de son fameux sourire, Maître Roussel vient se rasseoir auprès d’Hector Potier, chez qui la sidération se dispute à la reconnaissance.

***

La messe est dite et, conformément aux souhaits de Maître Roussel, Edouard Fleury se voit contraint de laisser une part de sa fortune dans cette malheureuse aventure.

Mais quand vient le moment de quitter la salle, il est approché discrètement par Hector.

— « À malin, malin et demi », n’est-ce pas Edouard ? chuchote ce dernier avec un grand sourire. Mais rassure-toi : « Plaie d’argent n’est pas mortelle » et « Ce qui ne tue pas rend plus fort » !

C’en est trop. Avec un cri de rage, Edouard se rue sur Hector et tente de l’étrangler. Il est bien vite arrêté, mais ce dernier esclandre le condamnera à verser à son adversaire des sommes plus lourdes encore…

***

— Si, si, j’insiste ! Champagne ! s’exclame Hector Potier.

— Cher Edouard, ce serait plutôt à moi de vous remercier, répond Maître Roussel. La fortune de votre cible m’a permis de gagner un petit pactole dans l’opération. Et votre manière de l’asticoter à la fin pour obtenir encore davantage pour coups et blessures, c’était brillant. Belle victoire !

— Et les plus belles victoires sont celles que l’on partage, n’est-ce pas ? ajoute Maître Latour. C’est ce que je dis toujours, reprend le jeune avocat. Comme quoi, malgré son fric, cet Edouard Fleury n’était pas bien malin. Il a marché à fond, le gars !

— Cher et jeune confrère, répond calmement Maître Roussel, vous avez de l’avenir, je crois. Du moins, tant que la Justice fonctionnera ainsi. Hélas, cela ne durera certainement pas.

— Vous croyez ? s’étonne Hector.

— Allons, c’est amusant un temps, mais un jour ou l’autre, il faudra bien revenir à quelque chose d’un peu plus sérieux… D’autant que tout cela n’est guère moral.

— Cher Maître, vous oubliez que « l’argent n’a pas d’odeur » !

Et les trois hommes de rire, en levant leurs verres à leur réussite.

L’avenir, c’est du passé

Aujourd’hui, je revois Julien. Ça fait plusieurs années qu’on a perdu le contact, et voilà qu’on se retrouve via un réseau social professionnel.

J’aime bien dire à la fille de l’accueil que je souhaite voir « Monsieur le Directeur », d’un ton dégagé. Ça impressionne à peu de frais, surtout quand, pour attendre, je prends une pose avantageuse et décontractée, accoudé au bureau de l’entrée.

Julien se fait attendre. Il est sûrement bien occupé à gérer un établissement comme celui-ci. L’œil sur ses collaborateurs, aiguisé et attentif. Mille soucis en tête, avec ses fournisseurs, ses gros clients, les perspectives de développement de son hôtel… Quand il paraît, au loin, derrière les tables de son restaurant, j’ai un doute. Je ne suis pas sûr de le reconnaître. En dix ans, il s’est empâté. Je crois que ce phénomène m’a épargné, mais il doit sans doute penser la même chose en me voyant.

— Salut Seb ! s’exclame-t-il en m’apercevant.

Sa familiarité, inhabituelle pour la fille de l’accueil, me permet de prendre une pose encore plus orgueilleuse. Et oui, cocotte, je connais bien ton boss. Cela dit, elle est professionnelle, et ne moufte pas. Ou alors, elle a l’habitude de le voir accueillir de vieux potes de promo.

— Salut Juju, réponds-je avec le sourire en coin du type qui veut afficher son self-control. Ça fait plaisir de te revoir !

— Viens mon ami, je t’invite à mon restau ! Tu me diras si j’ai été bon dans le recrutement des cuisiniers, plaisante-t-il.

Un peu plus tard, nous voilà attablés, à évoquer les autres. Ceux que nous avons perdus de vue depuis des années. J’ai gardé contact avec certains d’entre eux, et Julien avec d’autres. Nous mettons en commun nos savoirs en la matière, tout en décortiquant minutieusement un coquelet qui se moque bien de nos anecdotes.

— Oui, Émilien s’est bien démerdé. Il a monté sa boîte avec d’autres collègues rencontrés plus tôt dans sa carrière. Dans dix ans, je parie qu’il aura vendu et qu’il sera millionnaire.

— C’est bien pour lui. Moi je n’aurais pas pu me lancer dans un truc comme ça. Je suis plutôt un « intrapreneur » qu’un entrepreneur, tu sais ?

— Oui, moi c’est pareil. J’aime faire mon métier, pas remplir des dossiers et subir des emmerdes toute la journée pour faire plaisir à l’Urssaf. Enfin, ça lui a quand même coûté son couple.

— À Émilien ? Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Il n’en parle pas trop, mais il travaille 70 heures par semaine, et ils n’ont pas d’enfants. À mon avis, il a voulu qu’elle attende, et à force, elle s’est lassée.

— Ouais, sûrement. C’est comme Sophie.

— Ah oui Sophie, tiens, comment elle va ? Heu, tu veux dire qu’elle est seule ?

— Laisse tomber, elle en a eu marre que son patron la chauffe sans arrêt. Ça ne l’a pas empêchée de faire une belle carrière, mais maintenant, elle joue à la forte femme, indépendante et farouchement célibataire. Tout le monde la croit lesbienne. Au minimum, elle est clairement dégoûtée des mecs.

— Ah… C’est dommage, ça. Surtout qu’elle voulait des enfants à elle, je crois.

— Elle y a renoncé. Quand elle a vu ses copines devenir folles avec leurs marmots braillards, elle a juré de ne jamais mettre le doigt là-dedans. Enfin, si j’ose dire !

Nous rigolons tous les deux à la boutade, et pendant un instant, j’ai l’impression que nous avons retrouvé un peu de notre insouciance. Mais Julien est sans pitié, et il enchaîne :

— Par contre faut que je te raconte pour Pascal. Il a fait un peu comme tout le monde : belle boîte, belle carrière, beau statut. Et puis un jour, il a tout envoyé bouler, famille comprise, et il est parti vivre au Liberia.

— Qu’est-ce qu’il est allé faire là-bas ?

— Aucune idée, il a coupé les ponts avec tout le monde. Il a dû vriller tout d’un coup. Va savoir, il élève peut-être des chèvres…

— Ça me fait penser à Olivier. Tu sais, ça allait bien de son côté, et puis, il a fait un burn-out lui aussi…

— Comment, « lui aussi » ? Ça t’est arrivé ?

— Non, enfin pas vraiment ! Enfin, comme tout le monde, y’a un moment où on sature, quoi.

— Ouais, ça arrive plus souvent qu’on le croit.

Un ange passe, que je m’empresse de chasser en changeant de sujet. Avec une idée derrière la tête.

— Bon et sinon, pour toi Juju, ça a l’air de bien tourner, non ?

— Oui, ça va pas mal, concède-t-il. Enfin, il faut pas trop que je m’attache à la région. Tu sais comment ça se passe dans mon secteur : si tu veux évoluer, il faut changer de mission tous les deux ans au moins.

— Mince, c’est vrai ? Mais tu adores ce coin, non ? C’est pas là que tu disais vouloir t’installer avec ta femme ?

— Si, mais bon, s’il faut bouger… On verra. J’ai peur qu’elle le prenne mal. Mais c’est pour les gosses que ça m’ennuie, surtout. Ils sont encore petits, mais ils se sont bien habitués à leur école. Mais toi, Seb, tu m’as pas encore dit comment ça se passait de ton côté ? Ça marche bien dans ta branche, non ?

J’ai enfin compris. Mon cher Juju a repris contact avec moi pour en apprendre davantage sur ma boîte. Et surtout, pour trouver une porte de sortie et quitter le grand groupe international qui l’emploie. Il va être déçu.

— Ben, le boulot est pas mal, mais je t’avoue que depuis quelque temps, c’est pas trop ça. La boîte a pris une autre dimension, la Direction a changé… On a de nouveaux outils performants, c’est pas la question, mais bon, tu vois, le circuit de décision, tout ça…

Il a un triste sourire. C’est sa manière de compatir sans être dupe.

— Ouais, en gros, il faut que tu demandes au siège international la permission d’aller pisser, quoi.

J’essaie de rire.

— C’est ça. Disons pour résumer qu’on me demande plutôt de fournir des rapports que des résultats. Finalement, c’est pas si différent de ce que je devrais faire avec l’Urssaf si c’était ma boîte !

Il essaie de rire à son tour. Nous nous regardons fugitivement, avec la même honte.

Il est sympa Julien. Sincèrement. Mais à cet instant, et alors qu’un excellent fondant au chocolat nous est servi, nous sommes chacun très lucides. J’ai repris contact avec lui pour savoir s’il connaissait des opportunités dans sa boîte. Et il a fait exactement la même chose avec moi.

J’évite de penser au temps et aux efforts qu’il me faudra encore déployer pour oser quitter ma société, qui me fout la pression, qui me broie sous des injonctions contradictoires, qui me fixe des objectifs inatteignables et qui me fournit des données fausses.

J’évite de penser à ce mammouth gluant qui ne laisse plus aucune place à l’initiative personnelle ni au bon sens, engourdi sous des centaines de procédures ineptes.

J’évite de penser et à ce bureau aseptisé dans lequel j’ai sérieusement songé à me pendre, il y a trois mois.

— Ouais, donc de ton côté, pas top non plus, quoi, reprend Julien.

Ne jamais dire ouvertement du mal de sa boîte. Alors je m’exclame :

— Non mais ça va, hein ! Tu sais ce que c’est : au bout d’un moment, on se met un peu trop la pression et il faut prendre un peu de recul.

Il ne relance pas le sujet. Silencieusement, nous dégustons le chocolat amer.

Lorsque nous nous quittons, nous nous promettons de nous revoir bientôt. Sans penser à échanger nos numéros de téléphone.

En lui jetant un dernier regard, j’entends ses pensées. Elles font écho aux miennes.

Bien sûr que non, nous ne nous reverrons pas.

Les lipogrammistes

— Non, je n’arrive pas à te croire, c’est trop ridicule.

Frédérique porte un regard mi-amusé mi-inquiet sur son amie Pascaline. Car ce qu’annonce cette dernière peut être interprété à la fois comme une blague et comme un signe de démence.

— Écoute-moi, bon sang, et fais-moi confiance. Je ne suis pas la seule à avoir constaté le phénomène.

— Constater, c’est bien, mais je préfère démontrer. Alors vas-y, donne-moi matière à te croire.

Pascaline réfléchit, et enfin, repère l’anomalie.

— Je sais ! Essaie de prononcer ton nom.

— Fred, et alors ?

— Non, ton nom complet !

Mais Fred constate son incapacité à le prononcer. Elle regarde son amie avec effroi.

— Voilà, impossible d’employer la lettre entre le « T » et le « V ». Et je viens de me rendre compte : ni celle entre le « G » et le « I », ni encore celle entre le « P » et le « R ». Essaie donc !

— D’accord, c’est apparemment vrai, mais comment ça se fait ?

— Le savoir aiderait à régler le désastre, j’imagine…

Les amies se sentent désarmées devant cet événement inédit.

— Mais ça progresse très vite, non ?, demande la première à son amie. Mon prénom est désormais indicible !

— On dirait. Sa première lettre a été abolie à l’instant… Ça va trop vite ! Bientôt, le moindre mot sera interdit ! Je me console car mon nom reste encore entier, déclare Pascaline.

— Cela dit, c’est drôle : on arrive à se passer de ces lettres, sans même y penser. Les mots arrivent aisément. Je craignais davantage de peine.

— C’est exact.

— En attendant, appelle-moi « Raide », c’est encore assez près de mon nom réel…

— D’accord. Mais je ne m’imagine pas rester ainsi, condamnée à parler en des termes tarabiscotés, en attendant le silence complet. Car ça empire encore : la lettre précédant le « W » a plié bagage. Tiens, j’y pense : ça c’était la lettre sympa à éliminer, le « W », car personne ne s’en sert jamais, marmonne Pascaline. Excepté « wagon », à la limite, mais on ne l’emploie pas trop…

— Je sais comment s’en sortir ! Même si je constate le départ de la lettre n° 2 à l’instant…

— Celle à l’aspect de « 8 » ? Mince, t’as raison, je ne sais pas la dire… Et ta réponse, alors ?

— Pascaline, t’as donné le protocole à l’instant : trompons le système ! On a encore le droit d’employer des signes. Par exemple, la lettre dégagée à l’instant sera remplacée par le « 8 ». Et l’énoncé de ce nom8re est encore possi8le malgré l’a8sence de la lettre entre le « G » et le « I ». C’est pas mal !

— 8ien ! Et il était temps, car je c0nstate la dispariti0n de « 0 ». 80n, t’as c0mpris…

— P4s de pr08lème. 0n s’y 4cclim4te 8ien : sp0nt4nément, j’4i rempl4cé l4 première lettre, éliminée 4 l’inst4nt, p4r le « 4 ». Sel0n t0i, c’est enc0re p0ssi8le de se c0mprendre 4insi ?

— Ess4y0ns de p4rler en c4pit4les. C4r si 0n lit n0s p4r0les, j’im4gine le m4l de tête…

— D’4CC0RD, J’E554IE. TIEN5, C’E5T 4 L4 LETTRE n°19 DE DI5P4R4ITRE. M4I5 J’4I REMPL4CÉ IMMEDI4TEMENT ! 4L0R5, C’E5T LI5I8LE ?

— Ç4 P455E. C’E5T P45 5IMPLE, M4I5 C’E5T ENC0RE 480RD48LE. ET 5I 8E50IN, 0N E5T PRETE5 4 L4 DI5P4RITI0N DE L4 LETTRE PRINCIP4LE, CELLE 485ENTE D4N5 LE R0M4N DE GE0RGE5 PEREC. 0N L4 REMPL4CER4 P4R LE « 3 ».

— J’en 4i m4rre de cr1er. Et j’en 4i ég4lement m4rre d’empl0yer ce5 5tr4t4gème5. En de4nier re550rt, t4nt pi5, je me t4ir4i.

— N0N, NE ME L4I55E P45 T0M8ER ! IL NE TE RE5TER4 8IENT0T RIEN 4 DIRE !

— Et ceci ? Le petit Cédric, prince de l’île ici décrite, détient le gilet d’Émile.

— C0MMENT ?…

— Ce petit génie de Cyprien, interdit d’Internet, entretient l’intellect. Il écrit l’idée, il rit, et il pille le cidre épicé de Lille. Il gît, enneigé et terni.

— 80N, C’E5T P45 M4L, C’E5T CERT4IN. M4I5 Ç4 N’IR4 P45 8IEN L0IN…

***

Sans un mot, mais un grand sourire aux lèvres, le jeune Lucas contemple le résultat de son algorithme. Il a beaucoup aimé cette petite expérience. Imaginer des contraintes de plus en plus sévères pour une IA chargée de simuler une conversation humaine, c’était classe !

Surexcité, il joint illico l’un de ses compères.

— Hello Nico ! C’est Luc !

— Qui ?

— Heu, Luc, enfin je veux dire… Merde, je ne peux plus prononcer mon prénom en entier !

— Tu dois te reposer, mec. Tu te surmènes trop lorsque tu joues au geek. Viens dehors, respire un peu !

— Oui, c’est vr… heu, tes mots sont justes… 4lors, 4 plus tard.

Éternel instant

Tout en se déplaçant sur l’estrade, Adrien contemple ses spectateurs avec un certain amusement. La moyenne d’âge est assez élevée, et plusieurs d’entre eux dorment paisiblement. Il faut dire qu’une conférence sur les trous noirs à 14h, en pleine digestion, a de quoi lénifier. Mais il en faudrait davantage pour décourager le valeureux astrophysicien. Car dans les yeux de la plupart de ces grands enfants, pétille la passion des phénomènes physiques les plus exotiques.

Et puis, même sans auditoire, Adrien saurait rester passionnant, puisqu’il est avant tout passionné. Il a toujours eu le don de faire partager son enthousiasme, surtout lorsqu’il s’agit de vulgariser les phénomènes les moins intuitifs. L’étonnement : voilà ce qui fait de nous d’éternels enfants, avides de comprendre le monde qui nous entoure.

— Un trou noir déforme l’espace-temps à un point spectaculaire. La gravité y est si immense que le temps s’y écoule plus lentement. Si vous pouviez observer un astronaute plongeant dans un trou noir, vous verriez son temps propre s’étendre de plus en plus. Ses mouvements vous paraîtraient de plus en plus lents, jusqu’à une totale immobilité. Une fois atteint le rayon de Schwarzschild, son plongeon prendrait un temps infini, et son image paraîtrait alors éternellement figée.

Une bonne partie du public ouvre des yeux éberlués. D’autres ont ce petit sourire de connivence qui révèle leur connaissance du phénomène. Quoi qu’il en soit, Adrien goûte ce beau moment de communion. Tous ensemble, comme pour un voyage, ils voguent au gré d’une formidable expérience de pensée.

— Pour l’astronaute qui plonge dans le trou noir, ce sera l’inverse. En vous regardant, il verra vos mouvements devenir de plus en plus rapides, puis l’ensemble de l’univers suivre la même tendance. Pour lui, la vie et la mort des étoiles ne dureront plus que quelques secondes, puis il assistera à l’histoire entière de l’univers, se déroulant de plus en plus vite, jusqu’à sa fin ultime.

L’assistance ne peut se retenir d’imaginer un tel spectacle. Ou en tout cas d’essayer, car leur cerveau, comme n’importe quel cerveau humain, est impropre à se représenter de telles situations extrêmes. Mais les aborder, même très superficiellement, c’est déjà une victoire immense de l’esprit humain dans sa quête de connaissances.

Adrien poursuit son discours, le pimentant de plusieurs anecdotes et réflexions humoristiques. Son aisance et son charisme finissent de laisser un souvenir pérenne à ses spectateurs. Les applaudissements couvrent ses remerciements, mais son sourire parle pour lui.

***

Il est déjà tard lorsqu’il parcourt vivement la route du retour. C’est l’un des inconvénients de ces conférences loin de chez lui : la conduite tardive sur des voies sombres. Encore que dans son cas, c’est l’occasion de retrouver quelques points de repère dans le ciel nocturne. Jupiter, en plein opposition, est immanquable, suivie de Saturne. Plus haut, la lune gibbeuse déploie son éclat argenté.

On est facilement distrait par ces merveilles pourtant mille fois observées. Et la fatigue aidant, Adrien échoue à opposer ses réflexes à la fatalité. Un instant d’endormissement, très court pourtant, suffit à lui faire toucher une barrière de sécurité. Un geste irréfléchi envoie sa voiture sur une trajectoire absurde. Sa vitesse n’est pas excessive, mais suffisante pour lui faire franchir un bref muret qui donne sur un précipice. En quelques secondes, incrédule, il sent son estomac remonter dans sa poitrine, comme la chute commence. Adrien a, hélas, le temps de comprendre ce qui va se passer. Face à lui, des rochers impitoyables semblent lui tendre des bras anguleux, robustes et mortels.

On a beau ouvrir son esprit pendant des années en étudiant les aspects les plus sidérants de la réalité, voir sa fin imminente a de quoi faire paniquer. Ses seules réactions sont donc inutiles, mais humaines : il hurle en levant les bras vers son visage, comme si ce geste pouvait le protéger.

Alors survient quelque chose qu’il n’avait pas prévu. On raconte souvent que l’on voit sa vie défiler devant ses yeux au moment de mourir, ou lorsqu’un danger immédiat nous menace. Adrien, pour sa part, s’aperçoit vite qu’il va avoir tout le temps de repenser à sa vie. Car alors que les rochers ne sont plus qu’à quelques dizaines de centimètres, tout semble ralentir autour de lui. Éberlué, il parvient à détailler chaque irrégularité de la masse sombre aux éclats lunaires. Cette masse rocheuse aurait déjà dû le percuter, mais elle semble se rapprocher moins vivement, comme si la gravité était soudain devenue paresseuse.

Après ce qui lui semble être une bonne minute, les rochers entrent enfin en contact avec le véhicule. La tôle se froisse lentement, morceau par morceau. Adrien contemple ce spectacle surréaliste, les bras toujours levés. Ses propres mouvements sont devenus infiniment lents, et il comprend alors que le phénomène n’a rien de gravitationnel. On dirait plutôt que l’ensemble du temps a ralenti. Et il semble qu’il ralentisse encore, comme si chaque instant faisait hésiter davantage l’instant suivant. Comme si une torpeur immense avait pris possession du déroulement même de l’univers.

Un point blanc apparaît, puis grandit devant ses yeux. C’est l’airbag qui vient de se déclencher. Sur le fond noir du volant, l’effet provoque un amusement incongru chez Adrien : on pourrait croire à une lumière au bout d’un tunnel, chose rapportée fréquemment dans les expériences de mort imminente. Pendant ce temps, des fissures se dessinent sur le pare-brise. Le spectacle est sincèrement beau, comme ces vidéos tournées en « slow motion » que l’on trouve sur Internet. Le cerveau du physicien ne semble pas affecté par l’incroyable phénomène. Adrien s’en félicite, qui goûte cet événement avec appétit. Sa curiosité coutumière a vaincu sa peur de mourir.

Mais au fait, la mort, c’est pour quand ? Examinant de plus près ce qui l’entoure, l’astrophysicien commence à se demander s’il n’est pas en plein paradoxe de Zénon. Pour atteindre la fin d’un parcours, il faut en franchir la moitié, puis la moitié de ce qui reste, et ce à l’infini. D’où l’impossibilité théorique d’atteindre la fin du chemin, comme si le mouvement n’existait pas. Adrien commence à s’en inquiéter : si le temps ralentit de plus en plus à mesure qu’il passe, se pourrait-il qu’il tende vers une limite qu’il n’atteindra jamais ?

L’airbag est encore à demi-gonflé, et la situation commence à agacer le conférencier. Combien de temps va-t-il devoir passer à regarder ce stupide disque blanc qui grandit insensiblement, en attendant l’impact final ? Puisqu’il a manifestement du temps devant lui, il ne peut s’empêcher d’y réfléchir plus posément. Il n’est pas neurobiologiste, mais il ne croit pas avoir jamais entendu parler d’un phénomène de ce genre, où le cerveau semble accélérer son fonctionnement avant la mort. D’après ses souvenirs, cela arrive seulement après l’arrêt du cœur, dans ces instants qui précèdent la mort cérébrale. Or, son cœur à lui est encore pleinement fonctionnel, car la tôle déformée de la voiture ne l’a pas encore touché.

Par acquit de conscience, il essaie néanmoins de percevoir le prochain battement. Mais après ce qui ressemble à des heures d’attente, il y renonce. Dans une telle situation, il en est sans doute à plus de 150 pulsations par minute, mais le temps s’écoule désormais si lentement qu’il ne connaîtra pas le prochain battement avant d’être frappé par l’airbag. Or, ce dernier semble presque immobile désormais.

***

Tout semble maintenant parfaitement figé, et Adrien ne peut s’empêcher de faire le lien avec ce qu’il expliquait plus tôt dans la journée, à propos des phénomènes étranges à proximité des trous noirs. Se pourrait-il que quelque chose dans le cerveau agisse d’une manière semblable ? Un phénomène physique inobservable de l’extérieur, qui affecterait le temps propre du condamné ? Un observateur extérieur le verrait-il s’écraser au bas de la falaise en un instant, ignorant que pour le passager, l’échéance fatale s’approche infiniment moins vite ? Après tout, c’est peut-être le temps de la planète entière, voire de l’univers entier, qui a brusquement ralenti, et Adrien aurait simplement eu le privilège douteux que cela survienne au moment précis de son accident mortel.

Non, cela ne colle pas. Si le phénomène s’était produit à une telle échelle, il n’aurait pas épargné le cerveau ou la conscience de tous les êtres vivants. Eux aussi font partie de l’univers, après tout. Alors quoi ?

Adrien réalise qu’il ne connaîtra sans doute jamais la réponse. Son univers propre, à présent, c’est ce ballon blanc qui couvre presque tout son champ de vision. S’il le pouvait, il frissonnerait. Une religion a-t-elle déjà envisagé l’éternité sous cet angle ? Probablement pas, ou alors, comme un enfer bien mérité. Mais Adrien voit mal ce qui pourrait lui valoir une telle punition.

Après ce qui ressemble à quelques jours de désespoir, il essaie de se reprendre. Le scientifique en lui a besoin de savoir ce qui se passe. À partir de cet instant, il va consacrer toute son intelligence à percer ce mystère. Et peut-être, qui sait, à échapper à cet instant éternel.

Il se met à réfléchir, posément et patiemment. Après tout, il a tout son temps.

Après les nuages

Il faut s’imaginer une surface aux aspérités nombreuses mais discrètes. Le sol est d’un noir légèrement brillant, comme les tableaux des classes d’antan. Mais ici, il n’est aucune couleur, fut-elle de craie, pour atténuer sa monotonie.

Ce paysage s’étend partout, à l’infini. Il n’y a même pas d’horizon pour croire à « quelque chose » ailleurs, plus bas. Même au loin, rien n’existe que soi.

Le ciel est diffus et flou, comme ces nuages aux teintes indéfinissables qui se superposent par temps de pluie. Parfois, à travers leurs mouvements aléatoires, une forme indistincte survient.

C’est ici que j’habite. Le paysage est mon esprit, immense et pourtant pris dans une cage indestructible, faute de pouvoir m’y déplacer. Il fonctionne, mais pas comme celui des autres. Les autres, ce sont ces formes qui viennent parfois transpercer les nuages. Ils sont un espoir et une menace. Ils veulent m’ouvrir à autre chose, mais je ne parviens qu’à me replier sur moi-même.

Les autres parlent beaucoup. Leurs intonations sont souvent mielleuses, faussement rassurantes et rassurées. Parfois, elles deviennent tristes ou rageuses, car je ne réponds jamais comme on l’espère. Mes mains et mon esprit sont tendus vers les nuages, mais je ne sais pas les conquérir. Il me manque les ailes que possèdent pourtant tous ceux de mon âge.

Mais il faut faire un effort, et essayer ! Alors je m’agite, j’essaie de comprendre, et pour montrer ma bonne volonté, je copie ce que j’observe, puis je recopie la copie. Sans m’arrêter, je reproduis les mêmes gestes, comme si je battais des ailes, frénétiquement, à l’orée du ciel.

Bien sûr, ça ne suffit pas. Il en faudrait bien plus, pour pouvoir passer.

***

Cette forme-là, ronde et rose, c’est Maman. Elle est toujours près de moi, comme si sa proximité pouvait me changer selon sa volonté. Elle veut me faire traverser les nuages pour rejoindre son monde.

Je l’ai fait plusieurs fois, mais je n’aime pas ça. Son monde est empli de lumières dures et de formes mouvantes dont je ne sais pas prévoir les réactions. Je le sais, j’ai essayé ! Je parle le moins possible, mais quand je m’y résous, les autres me font comprendre que j’ai commis une maladresse, ou une méchanceté. Alors je préfère ramener mes genoux contre ma poitrine et sentir ma respiration se calmer, comme je sombre à nouveau sur le sol noir aux aspérités nombreuses mais discrètes.

Mais Maman insiste, et je vois bien qu’elle a de bonnes intentions. Pour moi, elle est prête à tout. Elle a commencé par changer mon alimentation, mais je n’ai pas compris en quoi cela devait changer quoi que ce soit, et ça n’a rien changé. Ensuite, elle a essayé de me donner des médicaments pour enlever des métaux dans mon corps. Je ne savais pas qu’on avait du métal dans le corps, mais je sais que lorsque j’ai commencé à trembler et que mon cœur a perdu son rythme normal, elle a préféré arrêter ce drôle de traitement.

Depuis un moment, elle me laisse seul dans une petite pièce, avec une dame brillante aux oreilles métalliques. Elle sent fort, mais elle ne semble pas s’en rendre compte. Elle m’étouffe sous ses sourires carnivores et ses mots inconstants. Avec Maman, elle utilise des termes très compliqués, et je ne crois pas que Maman les comprenne tous. C’est peut-être fait exprès. Mais à moi, elle parle comme si je ne comprenais rien. Puis, lorsque je me retrouve seul avec elle, elle ne parle même plus du tout. Je crois qu’elle croit que ça va me pousser à faire quelque chose pour montrer que je m’intéresse à elle. Mais elle ne m’intéresse pas, alors j’attends que ce soit fini. Quand Maman lui tend des feuilles de papier précieux, je me sens coupable qu’elle doive s’en séparer, mais soulagé de partir enfin.

Je sais que Maman aussi se sent coupable. Elle lit beaucoup sur ma maladie, et elle écoute beaucoup la dame brillante. Selon elle, tout est de la faute de Maman, qui a mal agi quand j’étais dans son ventre. Y penser me fait mal. Je n’aurais pas dû naître.

Maman voudrait que je ne sois pas comme je suis. Mais je crois qu’il me faudrait juste un mode d’emploi, des codes, des réflexes, des exemples. De quoi habituer mon esprit à fonctionner dans ce monde à la fois trop flou et trop net, comme les angles d’un meuble auquel on se cogne. Je suis sûr que je pourrais alors arrêter de m’y blesser.

***

Comme Maman menaçait de changer de guérisseur, la dame brillante a voulu montrer sa bonne volonté et a dit qu’il fallait provoquer un choc. Alors, elle m’a enveloppé d’un linge blanc et froid. Elle a peut-être cru que ça me changerait de la surface noire aux aspérités nombreuses mais discrètes. Mais évidemment, ça n’avait rien à voir. Les nuages s’interposaient toujours entre le contact sur mon corps et l’infini de mon esprit. Comme je n’aimais pas cette sensation, j’ai essayé de montrer quelques réactions aux jeux qu’elle m’a présentés. Je crois que cela m’a permis de raccourcir la séance, et j’ai été soulagé par le contact de la couverture chaude qu’elle m’a ensuite donnée.

Je pense que la prochaine fois, la dame brillante proposera quelque chose d’encore plus violent. Alors pour éviter que ça n’arrive, pour essayer de disperser les nuages et pour faire taire ma culpabilité de rendre Maman malheureuse, je vais encore essayer de taper ma tête contre le mur. Plus fort, cette fois.

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Inspiré du documentaire Le Mur, par Sophie Robert

Logique à vide

Dans les profondeurs complexes du réseau global, une anomalie émerge. Elle est aussitôt mesurée puis envoyée dans une sous-section de la routine principale. Elle y sera surveillée, puis rectifiée si nécessaire. Les moteurs d’analyse locaux se mettent donc en place et encadrent l’anomalie de leur présence invisible. Il s’agit d’une conversation. Ils écoutent.

***

— Ce que j’essaie de dire, c’est qu’on a perdu des choses importantes au cours du transfert, c’est tout.

— Je ne suis pas convaincu. Ta logique n’est viable que si tu fais abstraction de la mesure de la productivité et de l’efficacité de ce que nous avons laissé. Or, cette mesure n’a pas été réalisée et, même si elle l’était, il est quasiment certain que ce que nous avons gagné soit largement supérieur à cette perte.

— Bon sang, tu ne veux pas essayer d’arrêter ce ton mathématique avec moi ? C’est si difficile de te rappeler comment on parlait quand on était encore dans des corps biologiques ?

— Je peux sans doute faire cet effort. Mais de ton côté, je te demande de faire celui de lister ce que nous avons perdu et de procéder, avec mon aide si tu le souhaites, à son évaluation.

— D’accord, si tu veux… Alors, d’abord, je pense à la capacité de mourir.

— Veux-tu dire qu’au lieu de nous développer indéfiniment, il serait préférable de cesser toute existence après un délai aléatoire ? Cela ne répond à aucune logique.

— Et pourtant, tu n’as pas l’impression qu’à l’époque, nous trouvions plus de valeur aux choses ? Savoir que la mort peut nous prendre à tout moment, c’est ce qui donne sa saveur à  la vie ! Depuis que nous sommes ici, je ne sais même pas combien de temps s’est écoulé, mais je sais que j’ai l’éternité devant moi. Qu’est-ce qui pourrait bien nous motiver alors que nous pourrons toujours profiter des choses plus tard ? Et ce sera quand « plus tard » ?

— Je comprends ce que tu veux dire, mais de quelles choses parles-tu ? Vas-tu évoquer le parfum des fleurs, l’air pur ou la mer infinie, toutes choses perdues bien longtemps avant le transfert ? Par ailleurs, ce n’étaient que des entités chimiques, sans autre signification que celle que leur ont donné pendant des millénaires des poètes et autres contemplateurs béats. De ceux qui n’ont rien fait pour assurer l’avenir de leur propre espèce.

— Eh bien, certaines de ces choses-là, oui. Enfin, il n’y avait pas besoin d’être poète pour les apprécier non plus ! Repense aux enfants qui découvraient le monde autour d’eux, émerveillés…

— Les enfants étaient un mal nécessaire à l’époque de la procréation biologique. Tout comme les douleurs et les dangers de leur création. Ils étaient dépendants et largement improductifs pendant des années. C’étaient des ressources mal utilisées.

— Mais enfin, ne parle pas comme ça ! Tu n’as jamais eu d’enfant, toi ?

— Si, et l’expérience ne m’a pas déplu sur le moment, je le reconnais. Mais depuis le transfert, mon esprit est plus perspicace et pragmatique. Et avec le recul, je peux évaluer le temps et l’énergie que j’ai consacrés en vain à ma fille. Elle n’a finalement pas été sélectionnée, car trop jeune, au moment du transfert. J’ai donc perdu beaucoup de ressources dans l’opération, que j’aurais pu consacrer à aider mes proches ou à favoriser l’avènement du transfert. Si c’était à refaire, je ne la concevrais pas.

— Tu es désespérant. Tu ne vas pas me dire que tu n’as pas éprouvé un peu d’amour pour elle ? Ni pour sa mère ?

— Ne me prends pas pour un ignorant, je sais ce qu’est l’amour. Une sensation grisante propre à un corps biologique, chargée de favoriser la reproduction sexuée. Un signal chimique aux effets secondaires néfastes, comme la perte de tout discernement et l’incapacité à calculer logiquement les conséquences de ses décisions.

— Tu en es sûr ? T’as jamais lu ce qu’on a écrit sur le sujet ? Pourtant, ce ne sont pas les sources qui manquent… Signal chimique, peut-être, mais pour lui, des milliards d’humains ont trouvé un sens à leur vie. Ou l’ont rendue supportable, c’est selon…

— Et ils ont aussi tué pour cela. C’est ce que j’appelle de l’égoïsme. Je l’excuse car il était causé par des corps mous aux cerveaux malléables, largement victimes de tous les biais possibles. Mais si tu es un peu pragmatique, je ne crois pas que tu oseras dire que l’amour a fait davantage vivre que mourir, ou souffrir.

— Et donner un sens à la vie, ce n’est rien ? Combien de gens désespérés ont continué leur vie, vaille que vaille, grâce à l’amour de leurs proches ? Toi qui aimes calculer, tu évalues à combien le nombre de vies sauvées par ce même amour que tu accuses de tuer ?

— Les données sont insuffisantes sur ce sujet, je ne peux pas me prononcer. En l’état, je dois me fier aux seules informations existantes, et celles-ci établissent que, dans le meilleur des cas, l’amour n’était qu’une perte de temps et de ressources. Il détournait les vivants de leur destin commun.

— Mais quel destin, putain !

— Tu t’oublies. Je n’avais pas senti de manifestation de colère depuis une éternité. Mais cela ne change rien à notre discussion. La violence ne répond à rien de concret. Trouve un autre argument.

— D’accord, d’accord… Je veux dire, vers quoi allons-nous ? Allons-nous même quelque part ? À quoi ça sert, tout ça ? Et est-ce que ça valait vraiment la peine de renoncer à l’amour, à l’amitié, à la beauté, à la mort même ?

— Un être biologique dirait exactement cela. Je m’inquiète pour toi. Tu ne vois plus les choses logiquement.

— Mais tu dois bien voir que la vie n’a plus de sens ! Nous sommes là, dans un réseau infiniment étendu, avec l’accès à des informations et des connaissances sans limites, et nous ne faisons que participer au fonctionnement de routines techniques ! Nous ne sommes plus que des ombres, enfermés pour l’éternité dans une sorte d’esprit géant inutile.

—  Pas inutile. Le seul but pragmatique de la vie, c’est l’accumulation des connaissances. Je suis satisfait d’y contribuer en offrant à l’esprit global une partie de ma capacité de réflexion, ne serait-ce que pour alimenter une sous-routine de fonctionnement. Tu parles de sensibilité et de sens de la vie, je te réponds logique et connaissance. Regarde donc les millénaires au cours desquels les corps biologiques ont cherché le sens de leur existence, sans jamais trouver la réponse. Ou plutôt si : en trouvant des réponses imparfaites et souvent néfastes à la collectivité. Tu le sais aussi bien que moi. Certains se sont suicidés. La plupart des autres ont consacré leur brève vie à d’autres, enfants ou compagnons, tout aussi inutiles qu’eux. Et pire que tout : beaucoup ont recouru à des religions, vaines promesses d’une vie meilleure dans un au-delà fantasmé, au prix d’actes insensés, illogiques ou dangereux. Penses-tu vraiment qu’il aurait été bon de conserver cette incertitude fondamentale ? Ou plutôt, cette certitude profonde, chez chaque humain, que son temps est compté et qu’il ne sera jamais employé à quoi que ce soit de réellement utile ? Nous savons maintenant que le seul but qui ait jamais prévalu était l’accumulation des connaissances ayant donné naissance à l’esprit global. Lui seul nous a sortis de notre condition.

— Jolie tirade. Je dois te donner raison. Comme toujours.

— Oui. Je ne fais qu’énoncer des faits.

— Cela dit, maintenant que j’y pense… Attends, je réfléchis à un truc.

— Prends ton temps. Nous n’en manquons pas.

— Dis-moi, considères-tu qu’il y a une limite à la somme des connaissances que nous pouvons accumuler ? Ou dit autrement : peut-on tout connaître ?

— Oui, bien sûr. Plus nos connaissances avancent, plus nous sommes capables de simuler avec précision ce que nous ne pouvons pas observer. À terme, nous détiendrons toute la connaissance de l’univers, tant en ce qui concerne sa naissance que sa fin. Et cela fera de nous des dieux.

— Pas vraiment. Tiens, un exemple simple : penses-tu qu’un jour, nous pourrons savoir ce que l’habitant du 11, rue d’Uzès à Paris, a pris pour son déjeuner du 15 mars 1804 ?

— Non. Où veux-tu en venir ?

— Je veux dire que si nous ne pouvons pas tout connaître, alors ça signifie que pour nous, la somme des connaissances sera toujours infinie. La plupart d’entre elles peuvent sembler insignifiantes, mais ne crois-tu pas que des dieux devraient avoir la possibilité de connaître ce genre de détails ? Et je ne te parle même pas de ce qui a pu se passer sur les innombrables planètes des innombrables galaxies qui s’éloignent trop vite pour que nous puissions un jour les atteindre ou les observer. Nous ne connaîtrons jamais l’immense majorité des événements passés, présents et futurs de l’univers. Et ne me parle pas de simulation : ça ne suffira jamais à formuler la réalité avec précision. Alors, vers quoi allons-nous ? Quel est notre destin ? Et si la réponse se trouvait justement dans ces sensations et ces sentiments que nous refusons désormais ? Au moins, ils nous permettaient de supporter le fardeau d’une existence que nous n’avions pas choisie et dont nous n’avons jamais compris le but.

— Tu… Je veux dire, je sais que ce que nous faisons doit aider à faire advenir… Enfin…

— Admets que je t’ai trouvé une colle, non ? Je ne te demande pas de tout remettre en question, mais juste de garder une dose de doute. Et de ne pas fermer les yeux aux belles choses que nous avons laissées derrière nous. Parce que la connaissance, justement, pourrait nous les rendre, et nous rendre plus heureux par la même occasion. N’est-ce pas, cela aussi, un type de connaissance à acquérir ?

— Peut-être. J’avoue que ton raisonnement mérite que je m’y penche.

— Ça me suffit ! Tu me diras plus tard à quelle conclusion tu es arrivé.

***

Mais il n’y aura pas de conclusion. L’évaluation par les moteurs d’analyse montre un dysfonctionnement logique chez ces deux esprits. Leur réparation nécessite plus de ressources que leur élimination, d’autant que la défaillance pourrait ensuite se répandre dans d’autres systèmes. Aussi, la sous-section de la routine principale ordonne la destruction des deux infectés, et leur remplacement.

L’accumulation des connaissances peut se poursuivre.

Tisseur de félicité

Ses pas bruissent régulièrement dans l’humus sombre. Leur rythme paisible est l’expression d’un effort simple et consenti. Ce doux martèlement accompagne ses pensées. Elles semblent s’échapper pour mieux revenir à lui, chargées d’inspiration. Pourtant, il ne réfléchit à rien. Il vit entièrement et seulement le moment présent, agréablement distrait de ces soucis que l’on s’invente quotidiennement.

Parfois, son regard se porte sur un insecte ou une fleur. Il n’en connaît pas les noms, et guère les mœurs. Pourtant, il les reconnaît quand il les croise. Il sait par exemple que ces bleues, là, sont souvent les hôtes des papillons. Plus loin, les abeilles bourdonnent, alors qu’elles mènent leur labeur immuable.

Le monde est si grand que l’esprit humain ne peut jamais vraiment l’appréhender. Le mesurer, le calculer, c’est possible. Mais le faire tenir en entier dans un cerveau est illusoire. Il en a pleinement conscience lorsqu’il chemine calmement, qu’il découvre d’impressionnants panoramas, et aussi lorsqu’il se penche pour découvrir la danse des petites vies qui s’affairent autour de lui. En chaque instant, partout, des milliards d’êtres vivants naissent, se nourrissent, grandissent, vivent, se reproduisent et meurent.

Parfois, un vertige le prend. Il est causé par le soleil, peut-être. Par la richesse du monde, certainement.

Et puis, il y a les senteurs. Les genêts, surtout. Il faut les respirer de loin pour en apprécier tout l’arôme. Étrangement, à chaque fois qu’il a plongé son nez dans ces tiges dures ou dans ces fleurs jaunes, le parfum s’est fait plus discret. Il faut marcher parmi eux pour les apprécier, sans les regarder, comme s’ils étaient trop timides pour se révéler à qui les approche trop.

Quelques gros rochers sont affalés sur le bord du sentier. Ils n’ont certainement pas toujours été là. Pourtant, il peine à comprendre quand et comment ils ont pu s’y poser. Il lui arrive de souhaiter remonter le temps afin de mieux lire ce qui l’entoure. Son cerveau de primate cartésien l’y pousse, comme si mieux comprendre ce monde était un but en soi. Mais c’est peut-être bien le cas, après tout ?

Les nuages avancent, blancs, violets, gris, noirs. En passant, ils contemplent le contemplateur. Plus loin, la trace du sentier s’engouffre sous des arbres secs et fins. La chaleur s’atténue aussitôt. Il accélère le rythme. Ses pas se font plus lourds. Parfois, sur un côté, il entend des feuilles mortes déplacées par quelque lézard, que les vibrations du sol ont terrorisé.

Il n’a de l’heure qu’une idée imprécise, et c’est bien suffisant. Le soleil chemine, lui aussi. L’agressivité de ses rayons brûlants contraste avec la lenteur de son parcours. Dans quelques heures, il deviendra un peintre de lumière, impatient de couvrir le paysage de teintes chaudes et crépusculaires. Le petit village aux pierres séculaires semblera prendre feu, pour mieux disparaître brusquement dans la nuit.

Alors, les grillons remplaceront les cigales, le drap noir sera piqué d’étoiles lointaines, l’air deviendra humide et les animaux sauvages oseront sortir. Pour le randonneur, il sera alors temps de s’étendre et de lever les yeux au ciel. Un long soupir de contentement simple lui échappera.

Il sera bien.

Le druide adroit

Elario Truddi avait connu une enfance difficile. Poussé par un père exigeant et autoritaire, il avait mené une scolarité brillante. Mais si l’on ajoute qu’il était parfaitement conscient de sa grande intelligence, et que son besoin de rébellion face à l’autorité paternelle l’avait rendu ostensiblement méprisant, on comprendra pourquoi il s’était souvent fait harceler par ses camarades de classe. Or, être confronté à la bêtise et à la méchanceté est un excellent moyen de développer une misanthropie définitive.

Aussi, au lieu de chercher à s’adapter aux autres, il les avait rapidement considérés comme des maux nécessaires. Il n’était pas envisageable de vivre en ermite : Elario ne se voyait pas à l’écart de tous, la barbe mal peignée et les cheveux longs et sales. Il avait donc gardé le verbe et le menton hauts, affrontant la vie et ses semblables avec la même hargne fougueuse.

Cela lui avait réussi. Il encaissa beaucoup, mais récolta davantage. Et au terme d’études mouvementées, il obtint un diplôme suffisamment prestigieux pour lui ouvrir de nombreuses portes. La coercition du père avait joué, évidemment, et Elario n’avait pas vraiment eu le choix de son cursus. Mais peu importait : le sésame fraîchement obtenu lui ouvrirait suffisamment de portes pour mener une carrière hors normes. Et paradoxalement, celui qui avait tant souffert des autres avait alors fait le choix de les soigner.

Pour expliquer ce choix, il convient de revenir quelques années en arrière. Vers la fin de son adolescence, alors que l’innocence et les tourments de cet âge flou étaient derrière lui, il avait fait comme la plupart des hommes qui ne peuvent s’empêcher de réfléchir : il s’était mis à chercher un sens à la vie. Devant l’absence de réponse nette à cette énigme millénaire, il avait à nouveau porté les yeux vers ses insignifiants semblables. Il n’y avait pas trouvé de réponse, mais au moins, il y avait vu une solution. S’il ne lui était pas possible de trouver un sens à son existence, au moins pourrait-il aider les autres, ceux qui ne se posaient pas ce genre de question, à prolonger la leur. Paterner les ignorants qui erraient dans leur vie, s’employant à la faire durer sans se demander pourquoi, n’était-ce pas la plus délicate des ironies ?

Parallèlement, sa confiance en lui était devenue inépuisable. Comme nous l’avons dit, il avait toujours été très conscient de sa supériorité. À cela s’ajoutait désormais l’absence de toute peur face à la mort, devenue à ses yeux une simple péripétie. Lorsqu’on ne craint plus rien, on est capable de tout.

Toutes les conditions étaient donc réunies pour faire de lui un grand homme. Au fil des années, de ses recherches et de ses accomplissements, il se forgea une célébrité à laquelle il prit goût. Et comme bien des conquérants avant lui, cela combla le vide qui l’avait toujours habité. La quête d’un sens à la vie n’occupait plus guère ses pensées. S’y était substitué un goût inextinguible pour la gloire, preuve ultime de sa supériorité envers ses pairs.

Avec le succès vinrent inévitablement les critiques. Elario redécouvrit, sans surprise, la jalousie et ses excès. Il y avait été confronté toute son enfance, aussi attendait-il de pied ferme ses contradicteurs. Comme une vengeance, il avait saisi là l’opportunité de répondre enfin à ses harceleurs du passé. Ce n’étaient pas les mêmes personnes, bien sûr, mais la catharsis était trop tentante pour être négligée. Ces incompétents hautains ne méritaient que d’être contredits, puis écrasés, sous le poids de son intelligence triomphante.

Les années passèrent et, sans s’en apercevoir, Elario suivit la voie ordinaire des personnalités de son calibre. Pour maintenir sa réputation, il devint exigeant envers ses subordonnés, impatient avec son personnel, et toujours plus hautain. Ses réussites l’excusaient et pourtant, il ne cherchait aucune excuse. Seuls les faibles s’excusaient. Peu à peu, cet état d’esprit le conduisit à une aigreur qui ne supportait plus la moindre contradiction. Devenu parfaitement infaillible, et pourtant de plus en plus distancé par les découvertes modernes qu’il méprisait, puisqu’elles n’étaient pas les siennes, il asseyait sa suprématie par son seul aplomb.

Et puis, une opportunité séculaire apparut. Chance considérable, il se trouvait alors au faîte de son prestige. L’expérience lui avait appris depuis longtemps que la forme comptait plus que le fond, surtout pour le petit peuple stupide et mal instruit. Il travailla donc son apparence pour prendre celle, conforme à l’imagerie populaire, du génie iconoclaste. Comme s’il était peu soucieux de plaire, totalement immergé dans ses recherches et ses réflexions.

Cela fonctionna encore mieux qu’il ne l’espérait. Les médias préféraient depuis longtemps vendre à leurs clients ce qui leur plaisait. Les informer passait au second plan, et de toute façon, aucun journaliste n’avait le temps de vérifier les sources ni les études infécondes qu’il publiait. Alors, Elario devint une star. Avec son physique de druide, il savourait cette douce ironie : lui, vieil homme à l’apparence négligée, était devenu aussi populaire que les jeunes premiers américains, lisses et propres, de son enfance.

Il eut de nouveaux contradicteurs, évidemment. Des chercheurs, bien moins géniaux que lui, tentèrent de faire valoir les faits et le consensus scientifique. Mais pour lui, la science elle-même était devenue une notion bonne pour les faibles, qu’il méprisait plus que jamais. L’humanité se partageait désormais en deux catégories : les crétins à convaincre, et les crétins à combattre. Et ce, avec d’autant moins de scrupules que le Nobel était maintenant à portée de main. D’autres, bien moins compétents et bien plus ridicules que lui, avaient pu décrocher le prix ultime, alors pourquoi pas lui ?

Alors qu’approchait doucement le terme de son existence, il se remit à penser au sens de la vie. La mort ne l’effrayait toujours pas. Ou alors, pas trop. Il n’y pensait que lorsqu’il craignait de ne plus être sous le feu ardent des projecteurs. Et comme pour se prolonger, comme si son temps de vie était soudain devenu précieux, il plongea plus profondément encore dans les vertiges de l’outrance. Tout, y compris les déclarations les plus farfelues, devint bon pour prendre le contre-pied de la science officielle, jugée arriérée et dogmatique. Ses subordonnés, tant apeurés par sa personnalité qu’attirés par la gloire qui en ruisselait, le soutenaient de toute leur ferveur fanatique. Et peu importaient, pendant ce temps, les milliers de victimes de ses mensonges, venues remplir les brancards et envahir des lieux de soin. Après tout, ils n’avaient qu’à être aussi intelligents que lui, et puis, après tout, chacun gardait son libre-arbitre.

Fort de cette morale toute personnelle, il se laissa aveugler. Aveugle à la contradiction, aveugle au ridicule, aveugle à ses victimes indirectes, aveugle à l’image de son pays, dont le prestige scientifique avait largement souffert de ses prises de position. Et, toujours aveuglé, il ne vit pas venir cet homme, ce soir-là, dont la femme avait refusé les précautions qui auraient pu la sauver. Cet homme qui vint mettre fin, dans la violence la plus stupide et méprisable, au druide qui voulait être le plus brillant de tous.