Éternel instant

Tout en se déplaçant sur l’estrade, Adrien contemple ses spectateurs avec un certain amusement. La moyenne d’âge est assez élevée, et plusieurs d’entre eux dorment paisiblement. Il faut dire qu’une conférence sur les trous noirs à 14h, en pleine digestion, a de quoi lénifier. Mais il en faudrait davantage pour décourager le valeureux astrophysicien. Car dans les yeux de la plupart de ces grands enfants, pétille la passion des phénomènes physiques les plus exotiques.

Et puis, même sans auditoire, Adrien saurait rester passionnant, puisqu’il est avant tout passionné. Il a toujours eu le don de faire partager son enthousiasme, surtout lorsqu’il s’agit de vulgariser les phénomènes les moins intuitifs. L’étonnement : voilà ce qui fait de nous d’éternels enfants, avides de comprendre le monde qui nous entoure.

— Un trou noir déforme l’espace-temps à un point spectaculaire. La gravité y est si immense que le temps s’y écoule plus lentement. Si vous pouviez observer un astronaute plongeant dans un trou noir, vous verriez son temps propre s’étendre de plus en plus. Ses mouvements vous paraîtraient de plus en plus lents, jusqu’à une totale immobilité. Une fois atteint le rayon de Schwarzschild, son plongeon prendrait un temps infini, et son image paraîtrait alors éternellement figée.

Une bonne partie du public ouvre des yeux éberlués. D’autres ont ce petit sourire de connivence qui révèle leur connaissance du phénomène. Quoi qu’il en soit, Adrien goûte ce beau moment de communion. Tous ensemble, comme pour un voyage, ils voguent au gré d’une formidable expérience de pensée.

— Pour l’astronaute qui plonge dans le trou noir, ce sera l’inverse. En vous regardant, il verra vos mouvements devenir de plus en plus rapides, puis l’ensemble de l’univers suivre la même tendance. Pour lui, la vie et la mort des étoiles ne dureront plus que quelques secondes, puis il assistera à l’histoire entière de l’univers, se déroulant de plus en plus vite, jusqu’à sa fin ultime.

L’assistance ne peut se retenir d’imaginer un tel spectacle. Ou en tout cas d’essayer, car leur cerveau, comme n’importe quel cerveau humain, est impropre à se représenter de telles situations extrêmes. Mais les aborder, même très superficiellement, c’est déjà une victoire immense de l’esprit humain dans sa quête de connaissances.

Adrien poursuit son discours, le pimentant de plusieurs anecdotes et réflexions humoristiques. Son aisance et son charisme finissent de laisser un souvenir pérenne à ses spectateurs. Les applaudissements couvrent ses remerciements, mais son sourire parle pour lui.

***

Il est déjà tard lorsqu’il parcourt vivement la route du retour. C’est l’un des inconvénients de ces conférences loin de chez lui : la conduite tardive sur des voies sombres. Encore que dans son cas, c’est l’occasion de retrouver quelques points de repère dans le ciel nocturne. Jupiter, en plein opposition, est immanquable, suivie de Saturne. Plus haut, la lune gibbeuse déploie son éclat argenté.

On est facilement distrait par ces merveilles pourtant mille fois observées. Et la fatigue aidant, Adrien échoue à opposer ses réflexes à la fatalité. Un instant d’endormissement, très court pourtant, suffit à lui faire toucher une barrière de sécurité. Un geste irréfléchi envoie sa voiture sur une trajectoire absurde. Sa vitesse n’est pas excessive, mais suffisante pour lui faire franchir un bref muret qui donne sur un précipice. En quelques secondes, incrédule, il sent son estomac remonter dans sa poitrine, comme la chute commence. Adrien a, hélas, le temps de comprendre ce qui va se passer. Face à lui, des rochers impitoyables semblent lui tendre des bras anguleux, robustes et mortels.

On a beau ouvrir son esprit pendant des années en étudiant les aspects les plus sidérants de la réalité, voir sa fin imminente a de quoi faire paniquer. Ses seules réactions sont donc inutiles, mais humaines : il hurle en levant les bras vers son visage, comme si ce geste pouvait le protéger.

Alors survient quelque chose qu’il n’avait pas prévu. On raconte souvent que l’on voit sa vie défiler devant ses yeux au moment de mourir, ou lorsqu’un danger immédiat nous menace. Adrien, pour sa part, s’aperçoit vite qu’il va avoir tout le temps de repenser à sa vie. Car alors que les rochers ne sont plus qu’à quelques dizaines de centimètres, tout semble ralentir autour de lui. Éberlué, il parvient à détailler chaque irrégularité de la masse sombre aux éclats lunaires. Cette masse rocheuse aurait déjà dû le percuter, mais elle semble se rapprocher moins vivement, comme si la gravité était soudain devenue paresseuse.

Après ce qui lui semble être une bonne minute, les rochers entrent enfin en contact avec le véhicule. La tôle se froisse lentement, morceau par morceau. Adrien contemple ce spectacle surréaliste, les bras toujours levés. Ses propres mouvements sont devenus infiniment lents, et il comprend alors que le phénomène n’a rien de gravitationnel. On dirait plutôt que l’ensemble du temps a ralenti. Et il semble qu’il ralentisse encore, comme si chaque instant faisait hésiter davantage l’instant suivant. Comme si une torpeur immense avait pris possession du déroulement même de l’univers.

Un point blanc apparaît, puis grandit devant ses yeux. C’est l’airbag qui vient de se déclencher. Sur le fond noir du volant, l’effet provoque un amusement incongru chez Adrien : on pourrait croire à une lumière au bout d’un tunnel, chose rapportée fréquemment dans les expériences de mort imminente. Pendant ce temps, des fissures se dessinent sur le pare-brise. Le spectacle est sincèrement beau, comme ces vidéos tournées en « slow motion » que l’on trouve sur Internet. Le cerveau du physicien ne semble pas affecté par l’incroyable phénomène. Adrien s’en félicite, qui goûte cet événement avec appétit. Sa curiosité coutumière a vaincu sa peur de mourir.

Mais au fait, la mort, c’est pour quand ? Examinant de plus près ce qui l’entoure, l’astrophysicien commence à se demander s’il n’est pas en plein paradoxe de Zénon. Pour atteindre la fin d’un parcours, il faut en franchir la moitié, puis la moitié de ce qui reste, et ce à l’infini. D’où l’impossibilité théorique d’atteindre la fin du chemin, comme si le mouvement n’existait pas. Adrien commence à s’en inquiéter : si le temps ralentit de plus en plus à mesure qu’il passe, se pourrait-il qu’il tende vers une limite qu’il n’atteindra jamais ?

L’airbag est encore à demi-gonflé, et la situation commence à agacer le conférencier. Combien de temps va-t-il devoir passer à regarder ce stupide disque blanc qui grandit insensiblement, en attendant l’impact final ? Puisqu’il a manifestement du temps devant lui, il ne peut s’empêcher d’y réfléchir plus posément. Il n’est pas neurobiologiste, mais il ne croit pas avoir jamais entendu parler d’un phénomène de ce genre, où le cerveau semble accélérer son fonctionnement avant la mort. D’après ses souvenirs, cela arrive seulement après l’arrêt du cœur, dans ces instants qui précèdent la mort cérébrale. Or, son cœur à lui est encore pleinement fonctionnel, car la tôle déformée de la voiture ne l’a pas encore touché.

Par acquit de conscience, il essaie néanmoins de percevoir le prochain battement. Mais après ce qui ressemble à des heures d’attente, il y renonce. Dans une telle situation, il en est sans doute à plus de 150 pulsations par minute, mais le temps s’écoule désormais si lentement qu’il ne connaîtra pas le prochain battement avant d’être frappé par l’airbag. Or, ce dernier semble presque immobile désormais.

***

Tout semble maintenant parfaitement figé, et Adrien ne peut s’empêcher de faire le lien avec ce qu’il expliquait plus tôt dans la journée, à propos des phénomènes étranges à proximité des trous noirs. Se pourrait-il que quelque chose dans le cerveau agisse d’une manière semblable ? Un phénomène physique inobservable de l’extérieur, qui affecterait le temps propre du condamné ? Un observateur extérieur le verrait-il s’écraser au bas de la falaise en un instant, ignorant que pour le passager, l’échéance fatale s’approche infiniment moins vite ? Après tout, c’est peut-être le temps de la planète entière, voire de l’univers entier, qui a brusquement ralenti, et Adrien aurait simplement eu le privilège douteux que cela survienne au moment précis de son accident mortel.

Non, cela ne colle pas. Si le phénomène s’était produit à une telle échelle, il n’aurait pas épargné le cerveau ou la conscience de tous les êtres vivants. Eux aussi font partie de l’univers, après tout. Alors quoi ?

Adrien réalise qu’il ne connaîtra sans doute jamais la réponse. Son univers propre, à présent, c’est ce ballon blanc qui couvre presque tout son champ de vision. S’il le pouvait, il frissonnerait. Une religion a-t-elle déjà envisagé l’éternité sous cet angle ? Probablement pas, ou alors, comme un enfer bien mérité. Mais Adrien voit mal ce qui pourrait lui valoir une telle punition.

Après ce qui ressemble à quelques jours de désespoir, il essaie de se reprendre. Le scientifique en lui a besoin de savoir ce qui se passe. À partir de cet instant, il va consacrer toute son intelligence à percer ce mystère. Et peut-être, qui sait, à échapper à cet instant éternel.

Il se met à réfléchir, posément et patiemment. Après tout, il a tout son temps.

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