Après les nuages

Il faut s’imaginer une surface aux aspérités nombreuses mais discrètes. Le sol est d’un noir légèrement brillant, comme les tableaux des classes d’antan. Mais ici, il n’est aucune couleur, fut-elle de craie, pour atténuer sa monotonie.

Ce paysage s’étend partout, à l’infini. Il n’y a même pas d’horizon pour croire à « quelque chose » ailleurs, plus bas. Même au loin, rien n’existe que soi.

Le ciel est diffus et flou, comme ces nuages aux teintes indéfinissables qui se superposent par temps de pluie. Parfois, à travers leurs mouvements aléatoires, une forme indistincte survient.

C’est ici que j’habite. Le paysage est mon esprit, immense et pourtant pris dans une cage indestructible, faute de pouvoir m’y déplacer. Il fonctionne, mais pas comme celui des autres. Les autres, ce sont ces formes qui viennent parfois transpercer les nuages. Ils sont un espoir et une menace. Ils veulent m’ouvrir à autre chose, mais je ne parviens qu’à me replier sur moi-même.

Les autres parlent beaucoup. Leurs intonations sont souvent mielleuses, faussement rassurantes et rassurées. Parfois, elles deviennent tristes ou rageuses, car je ne réponds jamais comme on l’espère. Mes mains et mon esprit sont tendus vers les nuages, mais je ne sais pas les conquérir. Il me manque les ailes que possèdent pourtant tous ceux de mon âge.

Mais il faut faire un effort, et essayer ! Alors je m’agite, j’essaie de comprendre, et pour montrer ma bonne volonté, je copie ce que j’observe, puis je recopie la copie. Sans m’arrêter, je reproduis les mêmes gestes, comme si je battais des ailes, frénétiquement, à l’orée du ciel.

Bien sûr, ça ne suffit pas. Il en faudrait bien plus, pour pouvoir passer.

***

Cette forme-là, ronde et rose, c’est Maman. Elle est toujours près de moi, comme si sa proximité pouvait me changer selon sa volonté. Elle veut me faire traverser les nuages pour rejoindre son monde.

Je l’ai fait plusieurs fois, mais je n’aime pas ça. Son monde est empli de lumières dures et de formes mouvantes dont je ne sais pas prévoir les réactions. Je le sais, j’ai essayé ! Je parle le moins possible, mais quand je m’y résous, les autres me font comprendre que j’ai commis une maladresse, ou une méchanceté. Alors je préfère ramener mes genoux contre ma poitrine et sentir ma respiration se calmer, comme je sombre à nouveau sur le sol noir aux aspérités nombreuses mais discrètes.

Mais Maman insiste, et je vois bien qu’elle a de bonnes intentions. Pour moi, elle est prête à tout. Elle a commencé par changer mon alimentation, mais je n’ai pas compris en quoi cela devait changer quoi que ce soit, et ça n’a rien changé. Ensuite, elle a essayé de me donner des médicaments pour enlever des métaux dans mon corps. Je ne savais pas qu’on avait du métal dans le corps, mais je sais que lorsque j’ai commencé à trembler et que mon cœur a perdu son rythme normal, elle a préféré arrêter ce drôle de traitement.

Depuis un moment, elle me laisse seul dans une petite pièce, avec une dame brillante aux oreilles métalliques. Elle sent fort, mais elle ne semble pas s’en rendre compte. Elle m’étouffe sous ses sourires carnivores et ses mots inconstants. Avec Maman, elle utilise des termes très compliqués, et je ne crois pas que Maman les comprenne tous. C’est peut-être fait exprès. Mais à moi, elle parle comme si je ne comprenais rien. Puis, lorsque je me retrouve seul avec elle, elle ne parle même plus du tout. Je crois qu’elle croit que ça va me pousser à faire quelque chose pour montrer que je m’intéresse à elle. Mais elle ne m’intéresse pas, alors j’attends que ce soit fini. Quand Maman lui tend des feuilles de papier précieux, je me sens coupable qu’elle doive s’en séparer, mais soulagé de partir enfin.

Je sais que Maman aussi se sent coupable. Elle lit beaucoup sur ma maladie, et elle écoute beaucoup la dame brillante. Selon elle, tout est de la faute de Maman, qui a mal agi quand j’étais dans son ventre. Y penser me fait mal. Je n’aurais pas dû naître.

Maman voudrait que je ne sois pas comme je suis. Mais je crois qu’il me faudrait juste un mode d’emploi, des codes, des réflexes, des exemples. De quoi habituer mon esprit à fonctionner dans ce monde à la fois trop flou et trop net, comme les angles d’un meuble auquel on se cogne. Je suis sûr que je pourrais alors arrêter de m’y blesser.

***

Comme Maman menaçait de changer de guérisseur, la dame brillante a voulu montrer sa bonne volonté et a dit qu’il fallait provoquer un choc. Alors, elle m’a enveloppé d’un linge blanc et froid. Elle a peut-être cru que ça me changerait de la surface noire aux aspérités nombreuses mais discrètes. Mais évidemment, ça n’avait rien à voir. Les nuages s’interposaient toujours entre le contact sur mon corps et l’infini de mon esprit. Comme je n’aimais pas cette sensation, j’ai essayé de montrer quelques réactions aux jeux qu’elle m’a présentés. Je crois que cela m’a permis de raccourcir la séance, et j’ai été soulagé par le contact de la couverture chaude qu’elle m’a ensuite donnée.

Je pense que la prochaine fois, la dame brillante proposera quelque chose d’encore plus violent. Alors pour éviter que ça n’arrive, pour essayer de disperser les nuages et pour faire taire ma culpabilité de rendre Maman malheureuse, je vais encore essayer de taper ma tête contre le mur. Plus fort, cette fois.

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Inspiré du documentaire Le Mur, par Sophie Robert

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