Logique à vide

Dans les profondeurs complexes du réseau global, une anomalie émerge. Elle est aussitôt mesurée puis envoyée dans une sous-section de la routine principale. Elle y sera surveillée, puis rectifiée si nécessaire. Les moteurs d’analyse locaux se mettent donc en place et encadrent l’anomalie de leur présence invisible. Il s’agit d’une conversation. Ils écoutent.

***

— Ce que j’essaie de dire, c’est qu’on a perdu des choses importantes au cours du transfert, c’est tout.

— Je ne suis pas convaincu. Ta logique n’est viable que si tu fais abstraction de la mesure de la productivité et de l’efficacité de ce que nous avons laissé. Or, cette mesure n’a pas été réalisée et, même si elle l’était, il est quasiment certain que ce que nous avons gagné soit largement supérieur à cette perte.

— Bon sang, tu ne veux pas essayer d’arrêter ce ton mathématique avec moi ? C’est si difficile de te rappeler comment on parlait quand on était encore dans des corps biologiques ?

— Je peux sans doute faire cet effort. Mais de ton côté, je te demande de faire celui de lister ce que nous avons perdu et de procéder, avec mon aide si tu le souhaites, à son évaluation.

— D’accord, si tu veux… Alors, d’abord, je pense à la capacité de mourir.

— Veux-tu dire qu’au lieu de nous développer indéfiniment, il serait préférable de cesser toute existence après un délai aléatoire ? Cela ne répond à aucune logique.

— Et pourtant, tu n’as pas l’impression qu’à l’époque, nous trouvions plus de valeur aux choses ? Savoir que la mort peut nous prendre à tout moment, c’est ce qui donne sa saveur à  la vie ! Depuis que nous sommes ici, je ne sais même pas combien de temps s’est écoulé, mais je sais que j’ai l’éternité devant moi. Qu’est-ce qui pourrait bien nous motiver alors que nous pourrons toujours profiter des choses plus tard ? Et ce sera quand « plus tard » ?

— Je comprends ce que tu veux dire, mais de quelles choses parles-tu ? Vas-tu évoquer le parfum des fleurs, l’air pur ou la mer infinie, toutes choses perdues bien longtemps avant le transfert ? Par ailleurs, ce n’étaient que des entités chimiques, sans autre signification que celle que leur ont donné pendant des millénaires des poètes et autres contemplateurs béats. De ceux qui n’ont rien fait pour assurer l’avenir de leur propre espèce.

— Eh bien, certaines de ces choses-là, oui. Enfin, il n’y avait pas besoin d’être poète pour les apprécier non plus ! Repense aux enfants qui découvraient le monde autour d’eux, émerveillés…

— Les enfants étaient un mal nécessaire à l’époque de la procréation biologique. Tout comme les douleurs et les dangers de leur création. Ils étaient dépendants et largement improductifs pendant des années. C’étaient des ressources mal utilisées.

— Mais enfin, ne parle pas comme ça ! Tu n’as jamais eu d’enfant, toi ?

— Si, et l’expérience ne m’a pas déplu sur le moment, je le reconnais. Mais depuis le transfert, mon esprit est plus perspicace et pragmatique. Et avec le recul, je peux évaluer le temps et l’énergie que j’ai consacrés en vain à ma fille. Elle n’a finalement pas été sélectionnée, car trop jeune, au moment du transfert. J’ai donc perdu beaucoup de ressources dans l’opération, que j’aurais pu consacrer à aider mes proches ou à favoriser l’avènement du transfert. Si c’était à refaire, je ne la concevrais pas.

— Tu es désespérant. Tu ne vas pas me dire que tu n’as pas éprouvé un peu d’amour pour elle ? Ni pour sa mère ?

— Ne me prends pas pour un ignorant, je sais ce qu’est l’amour. Une sensation grisante propre à un corps biologique, chargée de favoriser la reproduction sexuée. Un signal chimique aux effets secondaires néfastes, comme la perte de tout discernement et l’incapacité à calculer logiquement les conséquences de ses décisions.

— Tu en es sûr ? T’as jamais lu ce qu’on a écrit sur le sujet ? Pourtant, ce ne sont pas les sources qui manquent… Signal chimique, peut-être, mais pour lui, des milliards d’humains ont trouvé un sens à leur vie. Ou l’ont rendue supportable, c’est selon…

— Et ils ont aussi tué pour cela. C’est ce que j’appelle de l’égoïsme. Je l’excuse car il était causé par des corps mous aux cerveaux malléables, largement victimes de tous les biais possibles. Mais si tu es un peu pragmatique, je ne crois pas que tu oseras dire que l’amour a fait davantage vivre que mourir, ou souffrir.

— Et donner un sens à la vie, ce n’est rien ? Combien de gens désespérés ont continué leur vie, vaille que vaille, grâce à l’amour de leurs proches ? Toi qui aimes calculer, tu évalues à combien le nombre de vies sauvées par ce même amour que tu accuses de tuer ?

— Les données sont insuffisantes sur ce sujet, je ne peux pas me prononcer. En l’état, je dois me fier aux seules informations existantes, et celles-ci établissent que, dans le meilleur des cas, l’amour n’était qu’une perte de temps et de ressources. Il détournait les vivants de leur destin commun.

— Mais quel destin, putain !

— Tu t’oublies. Je n’avais pas senti de manifestation de colère depuis une éternité. Mais cela ne change rien à notre discussion. La violence ne répond à rien de concret. Trouve un autre argument.

— D’accord, d’accord… Je veux dire, vers quoi allons-nous ? Allons-nous même quelque part ? À quoi ça sert, tout ça ? Et est-ce que ça valait vraiment la peine de renoncer à l’amour, à l’amitié, à la beauté, à la mort même ?

— Un être biologique dirait exactement cela. Je m’inquiète pour toi. Tu ne vois plus les choses logiquement.

— Mais tu dois bien voir que la vie n’a plus de sens ! Nous sommes là, dans un réseau infiniment étendu, avec l’accès à des informations et des connaissances sans limites, et nous ne faisons que participer au fonctionnement de routines techniques ! Nous ne sommes plus que des ombres, enfermés pour l’éternité dans une sorte d’esprit géant inutile.

—  Pas inutile. Le seul but pragmatique de la vie, c’est l’accumulation des connaissances. Je suis satisfait d’y contribuer en offrant à l’esprit global une partie de ma capacité de réflexion, ne serait-ce que pour alimenter une sous-routine de fonctionnement. Tu parles de sensibilité et de sens de la vie, je te réponds logique et connaissance. Regarde donc les millénaires au cours desquels les corps biologiques ont cherché le sens de leur existence, sans jamais trouver la réponse. Ou plutôt si : en trouvant des réponses imparfaites et souvent néfastes à la collectivité. Tu le sais aussi bien que moi. Certains se sont suicidés. La plupart des autres ont consacré leur brève vie à d’autres, enfants ou compagnons, tout aussi inutiles qu’eux. Et pire que tout : beaucoup ont recouru à des religions, vaines promesses d’une vie meilleure dans un au-delà fantasmé, au prix d’actes insensés, illogiques ou dangereux. Penses-tu vraiment qu’il aurait été bon de conserver cette incertitude fondamentale ? Ou plutôt, cette certitude profonde, chez chaque humain, que son temps est compté et qu’il ne sera jamais employé à quoi que ce soit de réellement utile ? Nous savons maintenant que le seul but qui ait jamais prévalu était l’accumulation des connaissances ayant donné naissance à l’esprit global. Lui seul nous a sortis de notre condition.

— Jolie tirade. Je dois te donner raison. Comme toujours.

— Oui. Je ne fais qu’énoncer des faits.

— Cela dit, maintenant que j’y pense… Attends, je réfléchis à un truc.

— Prends ton temps. Nous n’en manquons pas.

— Dis-moi, considères-tu qu’il y a une limite à la somme des connaissances que nous pouvons accumuler ? Ou dit autrement : peut-on tout connaître ?

— Oui, bien sûr. Plus nos connaissances avancent, plus nous sommes capables de simuler avec précision ce que nous ne pouvons pas observer. À terme, nous détiendrons toute la connaissance de l’univers, tant en ce qui concerne sa naissance que sa fin. Et cela fera de nous des dieux.

— Pas vraiment. Tiens, un exemple simple : penses-tu qu’un jour, nous pourrons savoir ce que l’habitant du 11, rue d’Uzès à Paris, a pris pour son déjeuner du 15 mars 1804 ?

— Non. Où veux-tu en venir ?

— Je veux dire que si nous ne pouvons pas tout connaître, alors ça signifie que pour nous, la somme des connaissances sera toujours infinie. La plupart d’entre elles peuvent sembler insignifiantes, mais ne crois-tu pas que des dieux devraient avoir la possibilité de connaître ce genre de détails ? Et je ne te parle même pas de ce qui a pu se passer sur les innombrables planètes des innombrables galaxies qui s’éloignent trop vite pour que nous puissions un jour les atteindre ou les observer. Nous ne connaîtrons jamais l’immense majorité des événements passés, présents et futurs de l’univers. Et ne me parle pas de simulation : ça ne suffira jamais à formuler la réalité avec précision. Alors, vers quoi allons-nous ? Quel est notre destin ? Et si la réponse se trouvait justement dans ces sensations et ces sentiments que nous refusons désormais ? Au moins, ils nous permettaient de supporter le fardeau d’une existence que nous n’avions pas choisie et dont nous n’avons jamais compris le but.

— Tu… Je veux dire, je sais que ce que nous faisons doit aider à faire advenir… Enfin…

— Admets que je t’ai trouvé une colle, non ? Je ne te demande pas de tout remettre en question, mais juste de garder une dose de doute. Et de ne pas fermer les yeux aux belles choses que nous avons laissées derrière nous. Parce que la connaissance, justement, pourrait nous les rendre, et nous rendre plus heureux par la même occasion. N’est-ce pas, cela aussi, un type de connaissance à acquérir ?

— Peut-être. J’avoue que ton raisonnement mérite que je m’y penche.

— Ça me suffit ! Tu me diras plus tard à quelle conclusion tu es arrivé.

***

Mais il n’y aura pas de conclusion. L’évaluation par les moteurs d’analyse montre un dysfonctionnement logique chez ces deux esprits. Leur réparation nécessite plus de ressources que leur élimination, d’autant que la défaillance pourrait ensuite se répandre dans d’autres systèmes. Aussi, la sous-section de la routine principale ordonne la destruction des deux infectés, et leur remplacement.

L’accumulation des connaissances peut se poursuivre.

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