Tisseur de félicité

Ses pas bruissent régulièrement dans l’humus sombre. Leur rythme paisible est l’expression d’un effort simple et consenti. Ce doux martèlement accompagne ses pensées. Elles semblent s’échapper pour mieux revenir à lui, chargées d’inspiration. Pourtant, il ne réfléchit à rien. Il vit entièrement et seulement le moment présent, agréablement distrait de ces soucis que l’on s’invente quotidiennement.

Parfois, son regard se porte sur un insecte ou une fleur. Il n’en connaît pas les noms, et guère les mœurs. Pourtant, il les reconnaît quand il les croise. Il sait par exemple que ces bleues, là, sont souvent les hôtes des papillons. Plus loin, les abeilles bourdonnent, alors qu’elles mènent leur labeur immuable.

Le monde est si grand que l’esprit humain ne peut jamais vraiment l’appréhender. Le mesurer, le calculer, c’est possible. Mais le faire tenir en entier dans un cerveau est illusoire. Il en a pleinement conscience lorsqu’il chemine calmement, qu’il découvre d’impressionnants panoramas, et aussi lorsqu’il se penche pour découvrir la danse des petites vies qui s’affairent autour de lui. En chaque instant, partout, des milliards d’êtres vivants naissent, se nourrissent, grandissent, vivent, se reproduisent et meurent.

Parfois, un vertige le prend. Il est causé par le soleil, peut-être. Par la richesse du monde, certainement.

Et puis, il y a les senteurs. Les genêts, surtout. Il faut les respirer de loin pour en apprécier tout l’arôme. Étrangement, à chaque fois qu’il a plongé son nez dans ces tiges dures ou dans ces fleurs jaunes, le parfum s’est fait plus discret. Il faut marcher parmi eux pour les apprécier, sans les regarder, comme s’ils étaient trop timides pour se révéler à qui les approche trop.

Quelques gros rochers sont affalés sur le bord du sentier. Ils n’ont certainement pas toujours été là. Pourtant, il peine à comprendre quand et comment ils ont pu s’y poser. Il lui arrive de souhaiter remonter le temps afin de mieux lire ce qui l’entoure. Son cerveau de primate cartésien l’y pousse, comme si mieux comprendre ce monde était un but en soi. Mais c’est peut-être bien le cas, après tout ?

Les nuages avancent, blancs, violets, gris, noirs. En passant, ils contemplent le contemplateur. Plus loin, la trace du sentier s’engouffre sous des arbres secs et fins. La chaleur s’atténue aussitôt. Il accélère le rythme. Ses pas se font plus lourds. Parfois, sur un côté, il entend des feuilles mortes déplacées par quelque lézard, que les vibrations du sol ont terrorisé.

Il n’a de l’heure qu’une idée imprécise, et c’est bien suffisant. Le soleil chemine, lui aussi. L’agressivité de ses rayons brûlants contraste avec la lenteur de son parcours. Dans quelques heures, il deviendra un peintre de lumière, impatient de couvrir le paysage de teintes chaudes et crépusculaires. Le petit village aux pierres séculaires semblera prendre feu, pour mieux disparaître brusquement dans la nuit.

Alors, les grillons remplaceront les cigales, le drap noir sera piqué d’étoiles lointaines, l’air deviendra humide et les animaux sauvages oseront sortir. Pour le randonneur, il sera alors temps de s’étendre et de lever les yeux au ciel. Un long soupir de contentement simple lui échappera.

Il sera bien.

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