Le druide adroit

Elario Truddi avait connu une enfance difficile. Poussé par un père exigeant et autoritaire, il avait mené une scolarité brillante. Mais si l’on ajoute qu’il était parfaitement conscient de sa grande intelligence, et que son besoin de rébellion face à l’autorité paternelle l’avait rendu ostensiblement méprisant, on comprendra pourquoi il s’était souvent fait harceler par ses camarades de classe. Or, être confronté à la bêtise et à la méchanceté est un excellent moyen de développer une misanthropie définitive.

Aussi, au lieu de chercher à s’adapter aux autres, il les avait rapidement considérés comme des maux nécessaires. Il n’était pas envisageable de vivre en ermite : Elario ne se voyait pas à l’écart de tous, la barbe mal peignée et les cheveux longs et sales. Il avait donc gardé le verbe et le menton hauts, affrontant la vie et ses semblables avec la même hargne fougueuse.

Cela lui avait réussi. Il encaissa beaucoup, mais récolta davantage. Et au terme d’études mouvementées, il obtint un diplôme suffisamment prestigieux pour lui ouvrir de nombreuses portes. La coercition du père avait joué, évidemment, et Elario n’avait pas vraiment eu le choix de son cursus. Mais peu importait : le sésame fraîchement obtenu lui ouvrirait suffisamment de portes pour mener une carrière hors normes. Et paradoxalement, celui qui avait tant souffert des autres avait alors fait le choix de les soigner.

Pour expliquer ce choix, il convient de revenir quelques années en arrière. Vers la fin de son adolescence, alors que l’innocence et les tourments de cet âge flou étaient derrière lui, il avait fait comme la plupart des hommes qui ne peuvent s’empêcher de réfléchir : il s’était mis à chercher un sens à la vie. Devant l’absence de réponse nette à cette énigme millénaire, il avait à nouveau porté les yeux vers ses insignifiants semblables. Il n’y avait pas trouvé de réponse, mais au moins, il y avait vu une solution. S’il ne lui était pas possible de trouver un sens à son existence, au moins pourrait-il aider les autres, ceux qui ne se posaient pas ce genre de question, à prolonger la leur. Paterner les ignorants qui erraient dans leur vie, s’employant à la faire durer sans se demander pourquoi, n’était-ce pas la plus délicate des ironies ?

Parallèlement, sa confiance en lui était devenue inépuisable. Comme nous l’avons dit, il avait toujours été très conscient de sa supériorité. À cela s’ajoutait désormais l’absence de toute peur face à la mort, devenue à ses yeux une simple péripétie. Lorsqu’on ne craint plus rien, on est capable de tout.

Toutes les conditions étaient donc réunies pour faire de lui un grand homme. Au fil des années, de ses recherches et de ses accomplissements, il se forgea une célébrité à laquelle il prit goût. Et comme bien des conquérants avant lui, cela combla le vide qui l’avait toujours habité. La quête d’un sens à la vie n’occupait plus guère ses pensées. S’y était substitué un goût inextinguible pour la gloire, preuve ultime de sa supériorité envers ses pairs.

Avec le succès vinrent inévitablement les critiques. Elario redécouvrit, sans surprise, la jalousie et ses excès. Il y avait été confronté toute son enfance, aussi attendait-il de pied ferme ses contradicteurs. Comme une vengeance, il avait saisi là l’opportunité de répondre enfin à ses harceleurs du passé. Ce n’étaient pas les mêmes personnes, bien sûr, mais la catharsis était trop tentante pour être négligée. Ces incompétents hautains ne méritaient que d’être contredits, puis écrasés, sous le poids de son intelligence triomphante.

Les années passèrent et, sans s’en apercevoir, Elario suivit la voie ordinaire des personnalités de son calibre. Pour maintenir sa réputation, il devint exigeant envers ses subordonnés, impatient avec son personnel, et toujours plus hautain. Ses réussites l’excusaient et pourtant, il ne cherchait aucune excuse. Seuls les faibles s’excusaient. Peu à peu, cet état d’esprit le conduisit à une aigreur qui ne supportait plus la moindre contradiction. Devenu parfaitement infaillible, et pourtant de plus en plus distancé par les découvertes modernes qu’il méprisait, puisqu’elles n’étaient pas les siennes, il asseyait sa suprématie par son seul aplomb.

Et puis, une opportunité séculaire apparut. Chance considérable, il se trouvait alors au faîte de son prestige. L’expérience lui avait appris depuis longtemps que la forme comptait plus que le fond, surtout pour le petit peuple stupide et mal instruit. Il travailla donc son apparence pour prendre celle, conforme à l’imagerie populaire, du génie iconoclaste. Comme s’il était peu soucieux de plaire, totalement immergé dans ses recherches et ses réflexions.

Cela fonctionna encore mieux qu’il ne l’espérait. Les médias préféraient depuis longtemps vendre à leurs clients ce qui leur plaisait. Les informer passait au second plan, et de toute façon, aucun journaliste n’avait le temps de vérifier les sources ni les études infécondes qu’il publiait. Alors, Elario devint une star. Avec son physique de druide, il savourait cette douce ironie : lui, vieil homme à l’apparence négligée, était devenu aussi populaire que les jeunes premiers américains, lisses et propres, de son enfance.

Il eut de nouveaux contradicteurs, évidemment. Des chercheurs, bien moins géniaux que lui, tentèrent de faire valoir les faits et le consensus scientifique. Mais pour lui, la science elle-même était devenue une notion bonne pour les faibles, qu’il méprisait plus que jamais. L’humanité se partageait désormais en deux catégories : les crétins à convaincre, et les crétins à combattre. Et ce, avec d’autant moins de scrupules que le Nobel était maintenant à portée de main. D’autres, bien moins compétents et bien plus ridicules que lui, avaient pu décrocher le prix ultime, alors pourquoi pas lui ?

Alors qu’approchait doucement le terme de son existence, il se remit à penser au sens de la vie. La mort ne l’effrayait toujours pas. Ou alors, pas trop. Il n’y pensait que lorsqu’il craignait de ne plus être sous le feu ardent des projecteurs. Et comme pour se prolonger, comme si son temps de vie était soudain devenu précieux, il plongea plus profondément encore dans les vertiges de l’outrance. Tout, y compris les déclarations les plus farfelues, devint bon pour prendre le contre-pied de la science officielle, jugée arriérée et dogmatique. Ses subordonnés, tant apeurés par sa personnalité qu’attirés par la gloire qui en ruisselait, le soutenaient de toute leur ferveur fanatique. Et peu importaient, pendant ce temps, les milliers de victimes de ses mensonges, venues remplir les brancards et envahir des lieux de soin. Après tout, ils n’avaient qu’à être aussi intelligents que lui, et puis, après tout, chacun gardait son libre-arbitre.

Fort de cette morale toute personnelle, il se laissa aveugler. Aveugle à la contradiction, aveugle au ridicule, aveugle à ses victimes indirectes, aveugle à l’image de son pays, dont le prestige scientifique avait largement souffert de ses prises de position. Et, toujours aveuglé, il ne vit pas venir cet homme, ce soir-là, dont la femme avait refusé les précautions qui auraient pu la sauver. Cet homme qui vint mettre fin, dans la violence la plus stupide et méprisable, au druide qui voulait être le plus brillant de tous.

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