Devrais-je leur dire

Mes yeux clos, la vision est parfaitement claire et atrocement précise. Comme depuis un drone, j’observe la coulée de boue dévaster la petite ville. Ses habitants courent en des directions aléatoires, comme il sied lorsqu’on cède à une panique abjecte. En eux, le sentiment de perte de leur foyer et de tous leurs biens cohabite avec la peur primaire de mourir. Leur cerveau de proie millénaire reprend le dessus et hurle un seul ordre : fuir.

Mais fuir, ce n’est pas facile dans le chaos brun et assourdissant qui charrie des épaves de voitures et de maisons, à une vitesse sidérante. Il faut trouver la bonne direction, puis s’adapter à chaque seconde à la présence d’obstacles impromptus, et se concentrer malgré la fureur des éléments, puis se relever après avoir chuté, et ignorer la douleur de cette forte écharde profondément fichée dans la cuisse, puis…

Je les vois souffrir avec cette délectation malsaine qu’éprouve le survivant d’une catastrophe, lorsqu’il mesure à quoi il a échappé. Comme le spectateur de Titanic sortant de la salle de cinéma et qui songe avec soulagement « Moi j’ai survécu », je suis, littéralement, sur mon petit nuage, à la fois tremblant d’horreur et reconnaissait d’être épargné.

Je détourne le regard, mais ce n’est que pour apercevoir un autre drame en devenir. En contrebas, la vague venue de l’océan, gigantesque et indifférent, approche. La petite ville est prise en étau. Bientôt, la déferlante viendra laver la boue, les débris, et les corps.

Je me déplace, je prends de la hauteur, je regarde plus loin, plus grand. Je passe rapidement sur les champs, certains inondés, d’autres craquelés par les sécheresses, qui ne donneront plus rien. Ils sont le sillage de milliers de réfugiés qui avancent patiemment vers l’espoir de terres plus douces. Les leurs sont devenues invivables. Comme les petits ruisseaux forment les grandes rivières, leur flux, ici modeste, alimente peu à peu des colonnes entières où, détresse aidant, les caractères immémoriaux des humains surgissent. Entraide et égoïsme. Soins et maladies. Partages et famines. Et puis les luttes, les divisions, les vols, les viols, et partout la détresse. J’ai pitié même des pires d’entre eux. À ce stade, ils ne contrôlent plus rien. Seul compte ce que leur dicte leur instinct de primate menacé.

Un semblant d’organisation les guide à tâtons vers des terres riches et accueillantes, au nord-ouest. Ils sont attendus, mais leurs hôtes ne sont pas préparés. Ils discutent de la politique à mener. Ils votent en commissions et sous-commissions, de congrès en Grenelle, sous l’égide d’élites désemparées, héritières de l’incurie de leurs aînés. Ils font comme ils peuvent. Ils savent que leur système est inapte à contenir la vague, alors ils font ce qu’on leur a enseigné : ils discutent. Ils se sentent utiles. Et ils prennent soin de rassurer leurs électeurs.

Plus tard, les cohortes arrivent. Leur nombre est leur muscle, leur désespoir est leur cerveau. Dans un réflexe d’intelligence collective, ils passent par les points d’entrée les plus étroits comme par les couloirs les plus ouverts. Ils se heurtent, ils se tassent, ils s’écrasent comme ils s’engouffrent. Ils sont accueillis diversement. Leurs nouveaux voisins savent qu’ils apportent famine et maladies. Deux maux que leurs ressources déclinantes ne pourront pas gérer.

Alors, certains pays d’accueil tendent une main ferme, armée d’un fusil. Du haut de murailles à la peinture fraîche, ils repoussent le flux. Ils y dessinent des fulgurances écarlates. Vu d’en haut, ce serait presque beau, si l’on pouvait ignorer les ingrédients de ce sinistre ouvrage. Les foules en haillons pestent, combattent et meurent. La plupart repartent, chargés de veuves, de mutilés et de dysenterie. Ils trouveront d’autres moyens de perdurer. Ainsi que la vie elle-même, l’humain trouve toujours.

Les pays voisins, retranchés derrière la ligne de front, s’insurgent et protestent bruyamment, mais encouragent et financent discrètement. Prendre le beau rôle face à son peuple, faire rendre gorge aux autres. Ainsi fonctionnent désormais les démocraties.

Je poursuis mon trajet funeste. Les belles contrées de l’Ouest ont perdu de leur verdeur. Le Vieux Continent n’a jamais si bien porté son nom. Ses enfants ont déjà tiré tout ce qu’ils pouvaient de son sein flasque et ridé. Les anges ont perdu leur aréole. Dans un soupir éthéré, je les vois rassemblés dans des villes trop petites et mal alimentées. Les pénuries s’accumulent, mais les gouvernements rassurent. Des mesures sont décidées. Quelles qu’elles soient, elles sont aussitôt contestées. Les oppositions, évitant soigneusement de porter le fardeau du pouvoir, critiquent à toute volée, préservant ainsi leurs maigres privilèges. Du haut de bunkers de verre et d’acier richement meublés, ils flattent et excitent les malchanceux, prétendant porter leurs voix.

C’est un contre-exode rural. Les centres-villes sont désertés par les populations, après avoir été désertés par les camions de ravitaillement. Le rêve à présent, c’est de posséder son petit potager et de vivre en relative autonomie. Du moins, tant que la sécurité est encore à peu près assurée. Chacun sait que ça ne durera pas, et qu’il faudra bientôt se défendre contre les plus désespérés, qui viendront se servir chez les autres, par les armes s’il le faut.

Ils savaient depuis cent ans ce qui les attendait. Mais l’espoir. L’espoir est à double tranchant. Il les a aveuglés, leur faisant croire qu’ils trouveraient une solution technique avant l’inéluctable. Et l’espoir les tient encore aujourd’hui, et fera survivre quelques-uns d’entre eux à cette crise, comme à toutes les autres. Ce qu’ils feront des décombres, même moi, je l’ignore.

***

Je rouvre les yeux et je sèche mes larmes, dont le sel se mêle à ma transpiration. Autour de moi résonnent les cris des enfants sous le préau. Il fait chaud pour un mois d’avril. Ils font semblant d’être insouciants, ou peut-être le sont-ils vraiment ? Depuis leur naissance, on leur parle de pollution, de gestes quotidiens, de colibris, de sauver la planète. Savent-ils que la planète s’en fout ? Ce n’est pas la mort de quelques bactéries qui l’affectera. C’est déjà arrivé, et ça arrivera encore. On ne peut même plus compter sur Gaïa pour nous offrir un miracle.

Ce don maudit et magnifique est un mystère. Voir l’avenir, ce serait formidable si je pouvais me concentrer sur des choses concrètes, précises et proches, comme le résultat du prochain tirage du loto. Au lieu de ça, me voilà Cassandre, à la différence que je ne vais pas m’égosiller pour convaincre mes contemporains. D’autres le font déjà depuis trois-quarts de siècle, et ça ne suffira pas.

Je regarde la marmaille dépenser son énergie. Je les aime, ces gosses, et tant pis si leurs parents viennent m’expliquer, parfois violemment, qu’ils n’ont pas mérité leur mauvaise note.

Mais que dois-je faire avec eux ? Ils sont à l’âge où l’on souffre et où l’on profite. Où les peurs de voir leur corps et leur esprit changer, cohabitent avec les premiers émois et les restes des joies simples de l’enfance.

Si je ne leur dis rien, ils travailleront dur pour « s’en sortir », comme disent leurs aînés. Ils passeront leurs plus belles années à accumuler des connaissances et des diplômes qui deviendront inutiles dans un monde renversé. Et à la fin de leur vie, s’ils ont la chance de durer un peu, ils regarderont en arrière et constateront qu’ils n’auront réellement profité de rien. Aucun de leurs rêves n’aura survécu à leur volonté de préparer, soigneusement mais en vain, un avenir fantasmé.

Si je leur dis la vérité, certains brûleront, dans des fêtes désespérées, leurs dernières années d’opulence. D’autres se suicideront. Mais quoi qu’il en soit, j’aurai arraché leur insouciance comme on arrache un pansement. Je suis incapable de le faire. J’ai choisi ce métier pour leur donner de quoi affronter le monde, pas pour le leur faire détester. Mais est-ce si différent, au fond ?

Je suis un voyant lâche, et un modeste prof. Tout ça n’est pas de mon ressort.

Alors je fais comme si je n’avais rien vu et je sonne la fin de la récré.

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