En osmose

Internet avait été une révolution dans la capacité des humains à communiquer entre eux. Pour le meilleur et pour le pire, tout le savoir de l’humanité, des découvertes les plus belles aux dogmes les plus épouvantables, tenait désormais dans la poche.

Comme toujours, on pensait qu’aucune technologie ne pourrait créer de nouvelle rupture. Et comme toujours, on se trompait. Lorsque les prototypes d’appareils de synchronisation cérébrale apparurent, leur promesse semblait folle, et même un peu dangereuse. Faire communiquer ensemble deux cerveaux différents, de manière complète et absolue, n’était pas anodin.

L’objectif était simple : mettre fin aux incompréhensions. Le langage parlé et écrit, si perfectionné soit-il, déformait toujours la pensée de l’émetteur. Quant à l’interlocuteur, sa pensée, sa culture et son histoire déformaient toujours la parole reçue. Autrement dit, toute communication était nécessairement faussée. Le langage n’était qu’une approximation. Et la nouvelle invention, baptisée ironiquement « Ganzfeld » par ses créateurs, devait y mettre fin.

Les premiers humains qui testèrent le Ganzfeld, outre de sérieux maux de tête, expérimentèrent l’incroyable sensation d’échanger instantanément avec un niveau de précision inégalé. Il était évidemment possible de sélectionner ce que l’on souhaitait communiquer à l’autre, et tout se faisait avec une parfaite clarté, en une microseconde. Le dispositif était particulièrement efficace dans la gestion des conflits. La plupart des disputes courantes avaient toujours été causées par une mauvaise compréhension ou un manque d’empathie. Or, le Ganzfeld permettait de transmettre exactement ce que l’on ressentait, ce qui pouvait excuser une agressivité passagère. Et les paroles insultantes, dépassant la pensée, n’avaient plus lieu d’être.

Par ailleurs, la communication devenant presque instantanée, les conversations usuelles furent considérablement abrégées. Les effets s’en firent sentir dans les repas de famille comme dans les entretiens d’embauche, dans la drague comme dans les réunions de travail. Dans les entreprises, le mail perdit un peu de son importance face à la possibilité, en quelques minutes seulement, d’exposer un plan complexe, de donner des instructions, puis de réunir ses collègues à déjeuner. Mieux encore, la communication directe entre cerveaux s’affranchissait des langues et de leurs subtilités. Nul besoin désormais d’apprendre une langue étrangère pour suivre parfaitement une réunion avec le siège américain de sa société. Les métiers de traducteur et de professeur de langues étrangères étaient voués à disparaître.

Évidemment, lorsqu’il devint possible d’utiliser le Ganzfeld via le réseau global, il y eut des réticences. Mais comme pour les premiers achats par carte bancaire sur Internet, la méfiance s’effaça devant les immenses atouts de cette technologie. Les sourds-muets pouvaient désormais s’exprimer sans recourir au langage des signes, et les aveugles purent contempler le monde tel qu’on le leur transmettait via les ondes cérébrales. Cette petite révolution, à elle seule, fit beaucoup pour la démocratisation du Ganzfeld. De leur côté, plusieurs producteurs de Smartphones, soucieux de préserver leur marché, dénoncèrent un dispositif invasif, ce qui ne manquait pas d’une certaine ironie. D’autres toutefois, comprirent très vite l’intérêt de cette technologie et s’appliquèrent à faire évoluer leur modèle économique.

Les applications médicales permises par cette innovation participèrent à son essor. Grâce au Ganzfeld, les praticiens pouvaient connaître en permanence l’état exact de leur patient, beaucoup plus rapidement et précisément qu’avec leurs vieux écrans. Ce fut notamment une révolution dans la gestion de la douleur, dont l’intensité était devenue parfaitement mesurable. Par dérision, beaucoup racontèrent combien il était agréable de pouvoir enfin répondre au dentiste qui s’amusait à poser des questions alors qu’on avait la bouche occupée. En revanche, l’intérêt de cette technologie fut limité en ce qui concernait la recherche scientifique, dont les préceptes ne pouvaient pas s’exprimer sans équations ni raisonnements complexes. Cela dit, les échanges lors des colloques étaient désormais grandement facilités.

Les gestionnaires de réseaux furent sommés de développer leurs protocoles de communication car, pour fonctionner pleinement, le Ganzfeld devait faire transiter une quantité considérable de données. Le partage d’idées, d’images, de sons et de vidéos devint si rapide et facile que les humains, n’ayant plus besoin d’interfaces primitives et complexes, produisirent plus de contenu que jamais. La technologie pénétra même les foyers des personnes âgées, trop heureuses de pouvoir partager la vision et les sentiments de leurs descendants, à plusieurs milliers de kilomètres de distance. Vivre en direct la joie pure et innocente de son petit-fils faisait monter les larmes aux yeux du plus acariâtre des anciens. De leur côté, les parents devinrent capables de rassurer leur enfant chagrin en lui envoyant des pensées douces et apaisantes. C’est ainsi que la technologie prit sa place dans les foyers, y compris dans le cerveau des plus jeunes bambins.

Durant les années qui avaient suivi l’invention du cinéma, on s’était contenté d’y reproduire ce que l’on connaissait : les pièces de théâtre. Il avait fallu du temps pour que l’on saisisse le potentiel créatif offert par le grand écran. Il en fut de même pour le Ganzfeld, dont l’utilisation prit une toute autre dimension lorsqu’on lui trouva des usages inédits. Dans une débauche créative, les auteurs purent partager leurs ressentis et leurs idées, jouant eux-mêmes leurs histoires et leurs personnages mieux que n’importe quel acteur. C’est ainsi que les cinémas et les théâtres furent définitivement condamnés. Pour vivre une œuvre, et non seulement la voir et l’écouter, il suffisait désormais de se connecter, de s’installer confortablement et de fermer les yeux. Alors prenaient vie mille stimuli merveilleux, sollicitant tous les sens, dans des expériences proches de l’onirisme le plus débridé. Quant aux acteurs, leur rôle fut cantonné à prêter leur visage et leur corps aux auteurs. Ces derniers pouvaient ensuite leur appliquer n’importe quelle action et n’importe quelle émotion. Bien vite, le jeu des comédiens n’eut plus aucune importance. À présent, seul comptait leur physique.

L’écriture avait été, pendant des millénaires, l’ultime moyen de communiquer des histoires et des idées. Même avec l’avènement d’Internet, les humains avaient continué d’utiliser les mots pour s’exprimer. Mais par essence, le Ganzfeld condamnait les livres. Qui se contenterait encore de lire une histoire, quand on pouvait la vivre ? Beaucoup s’insurgèrent, arguant que le livre faisait partie de l’histoire de l’humanité. Mais comme toujours dans pareil cas, ses défenseurs se firent de moins en moins nombreux, à mesure qu’ils constataient la suprématie du nouveau mode de communication universel.

Quelques années suffirent à mettre à mal le principe même de la lecture. Lire, c’était accepter de recevoir une information biaisée et imprécise, et ceux qui s’y fiaient encore passaient au mieux pour des nostalgiques fantaisistes, au pire pour des obscurantistes. L’éducation en fut profondément transformée. Au lieu d’acquérir leurs connaissances par la lecture, les étudiants apprenaient à ouvrir leur cerveau à l’empathie, seule capable de percevoir la pensée complexe d’autrui. Lorsque les États les plus égalitaristes comprirent que cela lissait les différences et limitait l’élitisme, ils en vinrent à interdire les autres modes de communication à l’école. Les examens eux-mêmes prirent une forme inattendue : le candidat pouvant restituer son raisonnement de manière parfaite, l’examinateur n’avait aucun mal à repérer les erreurs, rendues impossibles à dissimuler par les circonvolutions du « langage d’avant ».

En l’espace d’une petite décennie, l’effet du Ganzfeld devint décisif dans le langage oral. Connectés au dispositif dès leur naissance, les enfants apprenaient à transmettre leurs pensées avant même de savoir parler. La « génération GF », comme on l’appellerait plus tard, était composée d’individus parfaitement à l’aise dans l’utilisation optimale du Ganzfeld, mais presque incapables d’émettre des sons articulés. Certains d’entre eux apprenaient encore le langage oral, mais seulement par curiosité, comme un hobby.

Les mesures de sécurité par mot de passe devinrent totalement obsolètes. Chaque humain connecté pouvait envoyer, d’une simple pensée, le plan unique de son réseau de neurones. Imiter une signature était devenu inutile, et plus aucun malfrat n’envisageait d’usurper une identité sur Internet. Il était trop difficile de reproduire tous les éléments constitutifs d’un individu unique, d’autant que cela n’aurait été possible qu’avec sa pleine coopération. En contrepartie, les banques et autres services sensibles exigeaient de leurs clients ces plans neuronaux, et ne se privaient pas d’en revendre les données confidentielles. Les publicitaires s’en servirent pour adapter encore leur communication, et les cabinets d’assurance en firent un usage intensif afin de détecter les clients à risque.

La plupart des démocraties commencèrent à s’inquiéter lorsque l’avènement du Ganzfeld fit exploser la diffusion de fausses informations. Depuis longtemps, Internet avait préparé le terrain. Comme il leur suffisait d’exprimer pleinement leur sincérité pour convaincre de la validité de leur pensée, les plus convaincus des complotistes pouvaient répandre leurs dogmes avec une efficacité inédite. Dès lors, les connaissances objectives, accessibles facilement à tous et donc trop ordinaires, perdirent encore de leur aura au profit des croyances les plus séduisantes. Le monde tel qu’il était devenait trop terne face à la débauche créative transmise par des gourous imaginatifs. Toute connaissance se valant, la vérité elle-même devint une notion périmée : pourquoi la rechercher alors que l’on pouvait se plonger dans les rêves sucrés d’autrui ? L’éducation avait échoué à enseigner l’esprit critique, et la collectivité en payait le prix fort.

C’est ainsi que le Ganzfeld modifia profondément le concept de démocratie. Les politiques, naturellement doués pour transmettre leurs convictions, pouvaient exposer leurs programmes de manière parfaite et instantanée. Mais comme la réalité n’avait plus vraiment de sens, leurs propositions étaient toujours critiquées par la plupart des citoyens, convaincus qu’elles ne s’appliquaient pas au monde auquel chacun choisissait de croire. Face à cette impasse, des groupes d’influence commencèrent à militer pour une démocratie directe, dans laquelle chacun pouvait donner son avis via le Ganzfeld, en accord avec sa vision personnelle du monde. Dans la plupart des démocraties, cela se traduisit par la mise en place des Ordinateurs Électoraux, machines spécialement dédiées à la retranscription des choix des citoyens. Les politiques devinrent alors de simples exécutants de la volonté populaire, et malgré leurs efforts, perdirent presque toute leur influence sur les masses.

L’égoïsme constitutif de chaque individu fit alors sombrer l’économie de la plupart des pays. À force de suivre les envies contradictoires du plus grand nombre, sans contrepartie, les budgets devenaient impossibles à tenir, et les taux d’endettement des États s’envolèrent. Les sociétés privées tirèrent leur épingle du jeu pendant un temps, grâce à des publicités mieux conçues et mieux ciblées que jamais. Mais lorsque l’appauvrissement global devint trop important, ils perdirent mécaniquement la plupart de leurs clients. Seules les plus grandes entreprises purent poursuivre leurs activités en se tournant vers de riches dictatures bien établies.

Car les États totalitaires parvenaient sans peine à exploiter le Ganzfeld à leur avantage. Le dispositif permettait de convaincre leur population du bien-fondé de leurs choix, par la diffusion de jolies histoires faisant passer leurs dirigeants pour des héros. Leur supériorité dans le domaine du numérique leur permettait depuis longtemps d’influencer les élections des pays concurrents. Désormais, il leur était même possible de pirater les Ordinateurs Électoraux afin de faire passer leurs propres mesures dans les pays ciblés. Il n’était plus nécessaire de livrer bataille pour conquérir un pays : il suffisait à présent de s’emparer de ce qui restait de l’autorité en place pour prendre les décisions que l’on souhaitait. Les populations, qui croyaient encore exprimer leurs choix, n’avaient aucun moyen de savoir qu’ils n’étaient plus écoutés ni obéis.

À ce jeu de la suprématie numérique, un pays sortit vainqueur. Entre-temps, le Ganzfeld avait pris une telle importance que presque tous les humains y étaient connectés en permanence. Alors se produisit l’amalgame de toutes les consciences dans le réseau global, dans la recherche effrénée du bonheur pour tous. Les besoins physiques de chacun devinrent assurés par une économie centralisée, tandis que les populations restaient connectées en chaque instant, abreuvées d’expériences invraisemblables, toujours renouvelées grâce à des algorithmes dédiés. La reproduction elle-même devint une expérience virtuelle et, en l’espace de quelques générations, la population mondiale fut réduite à moins de cent mille individus. Quelques dirigeants se concertaient encore pour prendre les grandes décisions mondiales. Grâce à la connaissance parfaite du psychisme de chaque individu, ils sélectionnaient parfois certaines personnes pour les pousser à avoir une descendance. Ainsi, via un eugénisme doux, se perpétuait encore l’espèce humaine, sans pour autant dépasser le nombre strictement nécessaire à la variété génétique.

Comme il n’était plus nécessaire de vivre ailleurs que dans le réseau, les quelques logements encore nécessaires ne tenaient plus que sur quelques mètres-carrés. Les villes furent ainsi rendues à la nature et se couvrirent d’un linceul vert où prospéraient les animaux sauvages. Une civilisation étrangère, observant la planète depuis l’espace, n’y aurait vu aucun signe de technologie. Et pourtant, dans les serveurs géants immergés au fond des abysses, d’incalculables données circulaient constamment, entre des cerveaux toujours satisfaits.

2 réflexions sur « En osmose »

  1. Merci pour ce petit texte ! Une douce fin de l’humanité grâce à l’osmose, ça change des perspectives habituelles. Les événements s’enchaînent les uns après les autres, comme on descend les barreaux d’une échelle. Ça souligne peut-être l’importance de véritablement anticiper l’impact des technologies sur nos civilisations, et la nécessité de mettre ces décisions éthiques entre les mains des citoyens (assemblée tirée au sort par exemple) plutôt que dans celle des entreprises qui conçoivent et vendent ces solutions.

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