La bibliothèque bleue

Je la vois très rarement. Tous les trois ou quatre ans, tout au plus. Et aujourd’hui, pour la première fois, je lui rends visite dans ce mouroir qui sera son dernier logis.

Elle a de beaux yeux bleus, Grand-mère. Clairs, vifs, vibrant d’une intensité qui défie la décrépitude de son corps courbé. Elle n’y voit sans doute plus très bien, mais ça n’a aucune importance. Les yeux ne servent pas qu’à voir. Chez elle, ils disent la curiosité, l’intelligence et l’expérience de la vie.

C’est qu’elle en a vécu, des choses. Qu’il est banal de dire cela, mais combien c’est juste ! Lorsque j’arriverai au terme de ma vie, je doute que mes petites préoccupations quotidiennes et mesquines feront de moi quelqu’un d’aussi « entier » qu’elle ne l’est. J’aurai connu une période de paix sans nuages, l’accès facile à des soins miraculeux, un boulot ordinaire… J’aurai sans doute fondé une petite famille sans importance et sans grande destinée. Ça n’a rien de honteux. C’est même parfaitement souhaitable.

Mais elle, elle a donné la vie à trois enfants qu’il a fallu élever malgré un mari absent, toujours en voyage. Son dos s’est peu à peu tordu sous le poids de ces marmots et de ses responsabilités. Je sais qu’elle a connu l’exode lorsque les envahisseurs sillonnaient le pays. Leur but n’était pas de tuer la population, heureusement. Mais dans toute armée, victorieuse ou non, on trouve, à un degré inhabituel, ce qui fait des hommes ce qu’ils sont : nostalgie, douleur, compassion, avidité, colère, violence.

Elle a marché parmi d’autres, en file indienne, ses maigres biens traînés derrière elle. Elle a appris à ses petits à garder la tête basse et la bouche close, pour échapper aux soudards narquois qui les croisaient. Elle a vu des voisines trébucher et se relever péniblement, si éreintées que leur volonté de rester en vie ne suffisait plus. Elle a trouvé refuge dans des maisons délabrées où s’entassaient déjà des groupes entiers de rescapés, accablés de fatigue, de faim et de maladie. Et puis, elle a reconstruit avec eux un semblant de société, jusqu’au départ de l’envahisseur, finalement repoussé.

Et pourtant, lorsque je la contemple, ce ne sont pas ces images sépia d’une guerre oubliée qui me frappent. Pour elle, ce n’est qu’un épisode presque normal. À l’époque, les conflits n’étaient jamais loin, alors on savait bien que les hommes pouvaient partir se faire tuer à tout moment, et qu’on devrait peut-être faire face au pire.

Non, ce qu’expriment ses yeux, c’est tout le reste : les rires et les disputes de ses enfants turbulents, leur croissance dans un monde apaisé qui leur offrait alors les richesses de la reconstruction, leur départ inéluctable, puis leurs visites rendues trop rares par leur éloignement. Les amis, la famille, les amants, les malades, les morts. Tous se bousculent et se chevauchent dans son esprit encore clair et, même si elle ne saurait plus les nommer, elle les connaît encore. C’est la trace qu’ils ont laissée en elle.

Tout à l’heure, dans sa chambre, j’ai aperçu un tableau de liège, couvert de photos qui résument une toute petite partie de sa vie. Pêle-mêle se superposent des instants, parfois solennels, souvent anecdotiques, toujours authentiques. Un fils, grand et beau dans son uniforme, qui semble défier de ses yeux d’acier l’objectif du photographe. Une fille élancée, au visage doux mais déterminé, qui rafraîchit ses pieds dans le courant d’une rivière oubliée. Des petits-enfants, bambins minuscules cachés dans des linges aux plis rassurants. Des sourires, qui n’occultent pas le destin tragique de plusieurs d’entre eux. Ces moments-là, on ne les prend pas en photo. Mais ils sont à jamais associés au souvenir laissé par les clichés des beaux jours. C’est ce qui rend leurs regards heureux plus nostalgiques encore.

Je ne connais aucun des lieux devant lesquels ils posaient. J’ignore presque tout de leur vie. Et pourtant, je crois voir des fils d’argent, infiniment fins mais brillants, les relier à Grand-mère. Ses souvenirs leur redonnent vie. Je ne sais pas lire ce qu’elle a gardé de ces époques lointaines, mais c’est pourtant bien là, dans ces yeux bleus, clairs et vifs.

Alors je la contemple, et elle semble comprendre ce que je vois en elle. Un sourire franc et aimant fend son visage creusé, comme si nous nous reconnaissions.

On dit souvent qu’un vieux qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. C’est vrai, mais pas seulement ! Une bibliothèque n’est qu’un recueil, soigneusement classé, d’événements factuels. Mais les frustrations, les surprises, les douleurs, les épiphanies, les joies éphémères et les pertes éternelles, tout cela est bien plus grand.

Un vieux qui meurt, c’est un monde qui disparaît. Alors mes yeux plongent intensément dans ceux de Grand-mère, comme pour en conserver une partie infime mais précieuse, qui vivra peut-être encore en moi lorsqu’elle sera partie.

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