Modestes pionniers

En orbite basse, accroché à sa station de montage, le prototype ne ressemblait en rien à un moyen de transport. De forme ovoïdale, couvert d’un métal noir veiné d’or et hérissé de tiges liées entre elles par de minces fils irisés, on l’aurait plutôt confondu avec un étrange bijou finement ciselé. À ceci près que le bijou en question faisait la taille d’un terrain de foot.

Comme des joailliers portant à leur œuvre quelques ultimes retouches, une foule de bras mécaniques téléguidés s’affairaient, réglant les derniers détails de l’étrange structure. L’un de ces bras, toutefois, n’intervenait pas sur l’œuf. Dédié à l’accueil d’une petite capsule en route vers la station, il se dépliait délicatement dans sa direction.

***

Ceylan et Maoline entrèrent avec émotion dans le sas d’accès. Un long couloir sombre les guida vers le centre de l’immense structure, où ils découvrirent le compartiment qui les hébergerait le temps de la mission. Son exiguïté contrastait vivement avec la taille de l’œuf, ce qui en disait long sur la complexité du dispositif qui les entourait. Après une brève hésitation, ils s’installèrent à leur poste et entamèrent les procédures de lancement.

Dans un souci d’égalité, on avait décidé que les deux genres seraient représentés pour le premier voyage quantique. Comme les tests sur les animaux étaient bannis, tout avait été soigneusement calibré et vérifié pour éviter un incident mortel. Mais l’incertitude était toujours présente : le premier voyage supraluminique de l’Histoire, par son concept même, avait mille raisons d’échouer, voire de tuer ses courageux pionniers.

Pour l’heure toutefois, les pionniers étaient plutôt occupés à s’ignorer le plus possible. Chacun, se sentant plus légitime, regrettait secrètement la présence de l’autre. Ceylan se savait physiquement plus robuste que sa partenaire, et s’attendait à ce qu’elle soit un poids pour lui en cas de pépin. Maoline, quant à elle, aurait préféré être la seule passagère afin que, pour une fois dans l’histoire de la conquête spatiale, une femme devienne le « premier Homme ».

Tous deux s’affairaient toutefois avec professionnalisme, refusant de laisser leur orgueil gâcher un moment aussi considérable.

***

Et puis vint l’instant du lancement. Pour ce premier test, l’engin était dirigé vers Mars, à proximité d’une station orbitale qui pourrait porter secours aux pilotes si nécessaire.

À la seconde où le contrôle au sol envoya le signal fatidique, les parois extérieures de l’énorme engin s’illuminèrent comme un soleil. Depuis leurs sièges, Ceylan et Maoline virent leur compartiment entier se tordre en suivant une spirale lumineuse dirigée vers un point central, droit devant eux. Mais surtout, ils eurent l’impression d’être retournés comme des gants, comme si l’ensemble de leur corps suivait un mouvement anormal, rapide et inéluctable. Assez logiquement, ils s’évanouirent.

***

Lorsqu’il rouvrit les yeux, Ceylan réprima difficilement une forte envie de vomir. Il se sentait terriblement mal à l’aise. Les dizaines d’heures d’entraînement n’avaient pas su le préparer à cette sensation épouvantable d’être, en quelque sorte, hors de son propre corps. Il lui fallut toutefois une bonne vingtaine de secondes pour comprendre à quel point cette impression était juste. C’est en croisant le regard de sa voisine qu’il comprit vraiment.

Maoline s’était remise un peu plus vite que lui, et elle avait très vite réalisé ce qui n’allait pas. Il y avait d’abord eu cette sensation de lourdeur. Puis cette démangeaison sur sa poitrine. Enfin et surtout, elle avait découvert avec surprise et horreur le semblant de pénis dont elle était maintenant dotée.

Les deux passagers se regardèrent sans un mot. Chacun eut l’impression de regarder un miroir sur lequel se serait superposé le visage de l’autre. Ils n’avaient jamais vécu d’instant plus dérangeant.

Leurs visages androgynes se contemplaient avec une surprise insondable. Puis leurs yeux à la couleur indéfinissable se posèrent sur le corps de l’autre, dont les minces combinaisons ne cachaient aucunement l’anormalité. Ils possédaient tous les deux la même poitrine légèrement arrondie, les mêmes membres assez fins et légèrement musclés, les mêmes cheveux mi-longs, mais aussi la même taille, la même corpulence et, ce qui était sans doute le plus dérangeant, les mêmes organes reproducteurs à moitié développés.

Ceylan et Maoline étaient désormais parfaitement identiques, leurs corps tremblants présentant des caractéristiques tout à fait androgynes.

Il ne leur fallut pas longtemps pour s’apercevoir que leurs voix étaient devenues les mêmes, mélanges de douceur et de virilité. Par la suite, ils constatèrent que le phénomène avait touché jusqu’à leurs souvenirs les plus intimes. Chacun connaissait les moindres détails cachés dans la mémoire de l’autre. Chacun partageait désormais la même sensibilité.

Sur les écrans, le disque orange de Mars, tout proche, témoignait du succès de leur mission. Mais ils ne s’en souciaient plus. Ils n’étaient plus Ceylan et Maoline. Ils étaient devenus deux humains indiscernables, chacun avec la même histoire, la même conscience et les mêmes valeurs. Comme s’ils avaient parfaitement fusionné, pour ensuite se diviser en deux êtres qui se connaissaient parfaitement. Chacun voyait l’autre comme une version approximative de lui-même. Chacun éprouvait pour l’autre un mélange d’attirance et de répulsion.

***

L’étrange phénomène fut étudié de près, et l’on comprit qu’une sorte de recombinaison quantique avait eu lieu. On remarqua également que le processus ne pouvait toucher que deux représentants d’une même espèce, sans doute pour une raison d’adéquation de l’ADN.

Ironiquement, Ceylan et Maoline entrèrent dans l’Histoire pour le phénomène qui les avait touchés, davantage que pour leur premier voyage à travers l’espace-temps. Mais pour les dirigeants du programme d’exploration spatiale, ces deux événements se complétaient parfaitement. L’un des freins principaux aux voyages lointains était la tension sexuelle que l’on prévoyait entre les passagers. Dans le cas d’une mission de plusieurs années, cela pouvait ruiner toute une série d’efforts et d’investissements.

L’un des défauts du saut quantique était sa perte de précision avec la distance. À plusieurs milliards de kilomètres seulement, il devenait quasiment impossible d’envoyer un message physique vers la Terre. Ce dernier se serait perdu dans l’espace proche ou aurait été détruit sous la surface de la planète. Et comme il n’était toujours pas possible d’envoyer un signal électronique plus rapide que la lumière, tout moyen de communication dans des délais acceptables était inenvisageable. Il était donc nécessaire de doter les futurs engins d’exploration d’équipages solides et capables de rester concentrés sur la mission, sans distraction. Des conditionnements et autres drogues avaient été imaginés, mais la fusion quantique entre deux individus répondait au problème d’une manière beaucoup plus simple et élégante.

Quelques mois après le premier saut vers Mars, on mit donc sur pied une nouvelle mission, bien plus ambitieuse. Il s’agissait d’envoyer un équipage conséquent vers un système solaire lointain, dans l’espoir d’en ramener les premières images de planètes supposément habitables. Une vingtaine de passagers, tous fusionnés par paires, furent sélectionnés pour cet événement historique. Au moment du lancement, les Terriens contemplèrent avec fascination l’éclat de l’engin spatial, puis se préparèrent à attendre patiemment le retour des valeureux explorateurs.

***

De proche en proche, les vingt fusionnés ne mirent que quelques semaines à arriver en vue d’une première exo-planète. L’analyse révéla très vite son hostilité à toute forme de vie. Aussi se tournèrent-ils vers d’autres astres, avec une patiente opiniâtreté.

Et puis enfin, ils trouvèrent un petit havre de paix. Une planète aux eaux bleues et aux terres verdoyantes. Un monde tout neuf, rien qu’à eux.

Ils ne se soucièrent pas de décider qui poserait le pied en premier sur leur futur habitat. La célébrité et la gloire étaient des concepts désormais étrangers à leur psychisme. Seule comptait cette incroyable possibilité qui leur était offerte : vivre leur vie en autarcie, loin des humains « normaux ». Ces derniers les avaient considérés et traités comme des outils. Mais eux, les « fusionnés », savaient qu’ils constituaient le point de départ d’une nouvelle espèce, dont les membres se comprenaient mieux que quiconque. Le brassage génétique serait inutile : se reproduire entre deux fusionnés se ferait sans passion et sans risque, perpétuant de manière parfaite un individu qui comprendrait parfaitement ses parents. Et lui-même serait destiné à fusionner avec d’autres, dans un mélange qui peu à peu, gommerait leurs dernières différences et ouvrirait à une ère de paix éternelle.

Ils levèrent les yeux au ciel. Ils savaient ce qui se passerait ensuite : sans nouvelles, la Terre enverrait encore quelques missions, puis se lasserait de ne voir revenir aucun vaisseau. Entre-temps, de petites colonies harmonieuses se créeraient, sur des mondes si éloignés les uns des autres qu’ils resteraient isolés à tout jamais.

Et ainsi, la galaxie serait, au moins provisoirement, épargnée par l’ancienne humanité.

4 réflexions sur « Modestes pionniers »

  1. Oui absolument, excellent Louise Attaque.
    Petit PS, j’ai bcp aimé  » incassable « , mais incapable d’y laisser un commentaire sur le coup tant votre texte était fort en émotion.
    Votre capacité en tant qu’homme à décrire et retranscrire, comme vous le faites, les pensées d’une femme en danger ou potentiellement en danger, est incroyable.
    Ce texte est un vrai outil de réflexion.

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  2. Bonjour,

    Gommer toutes les imperfections humaines, les émotions, les différences de caractères, de genres, de couleurs etc … pour parvenir à la paix et à l’harmonie, c’est presque la définition biblique du Paradis, autrement dit ( avis personnel) de l’ennui, de la monotonie et de l’uniformité.

    Bonne ou mauvaise chose ?

    Très beau texte en tout cas.
    Cette recherche de la perfection de l’ensemble au détriment de l’individu par la maitrise de l’émotivité et par l’oubli de soi nous pend au nez.

    Je choisis l’aller simple pour l’Enfer 😉 !

    Merci et bonne journée ^^

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