1-Up

Allongé sur la table d’opérations, Jack essaie de se montrer parfaitement détendu.

— Eh Doc, si tout fonctionne comme prévu, est-ce qu’il faudra que je m’habille en jaune et que je fixe des griffes sur mes avant-bras ?

Le Docteur Telman adresse au soldat un bref sourire, par pure politesse. Malgré des années passées à développer des prototypes pour l’armée, il n’a jamais pu supporter ces bœufs dont l’humour basique le laisse froid. D’un geste, il ordonne à son équipe de commencer la procédure. Aussitôt, Jack sombre.

***

Le soldat est allongé depuis 48 heures, sa conscience toujours éteinte par les drogues qui courent dans ses veines. Autour de lui, dans un espace stérile, quelques machines sont dédiées à son alimentation et à tester le succès de l’opération.

Depuis le poste d’observation, le Docteur Telman interprète les données qui s’affichent sur ses écrans. À ses côtés, le Général Murdock essaie de faire croire qu’il comprend le discours de son interlocuteur. Mais aucun des deux n’est dupe, aussi décident-ils, par un accord tacite, d’abréger leur conversation.

— Pour résumer, Général, les données actuelles montrent que nous avons réussi. Nous n’avons pas encore provoqué de lésion, mais les résultats préliminaires confirment la théorie et sont cohérents avec les tests pratiqués sur les animaux.

— Je vous remercie de m’avoir attendu pour le test final, Docteur. Allez-y, impressionnez-moi !

Pour toute réponse, le scientifique se cale sur son fauteuil et commence à manœuvrer, à distance, l’une des machines qui entourent Jack. Celle-ci, dotée d’un fin scalpel, entaille légèrement le bras du soldat, puis se retire. Après quelques secondes, la blessure semble se refermer, ne laissant pas la moindre cicatrice. Seules quelques gouttes de sang subsistent sur la peau. Le Docteur Telman ne montre aucune émotion, au contraire de son interlocuteur.

— Félicitations Docteur, c’est magnifique ! exulte le Général Murdock. Je vous avoue que jusqu’à cet instant, je doutais encore de la réussite de votre projet. Me voilà définitivement convaincu !

Une vigoureuse tape dans le dos du scientifique appuie ses propos.

— Vous vous rappelez ce que je vous ai dit ? tempère le Docteur. Il faudra d’autres tests en labo, puis en situation réelle, pour être certain que tout fonctionne comme prévu.

— Allons, Doc, vous êtes comme tous vos collègues scientifiques : beaucoup trop prudents ! Ne faites pas dans la fausse modestie.

Puis il prend congé, impatient d’annoncer la nouvelle à ses pairs : l’armée va pouvoir se constituer un corps d’élite, composé de soldats invincibles. Qui pourrait résister à des hommes capables de se régénérer totalement en quelques secondes ?

***

— Vous vous sentez bien ? demande une aimable voix féminine.

— Comme un charme, jolie demoiselle ! répond Jack.

Bien que son regard soit encore dans le vague, incapable d’identifier les chiffres qui couvrent l’écran tout proche, il s’étonne d’être déjà capable d’humour. Il sait qu’il n’a pourtant émergé de l’anesthésie que depuis quelques minutes. Ce n’est pas la première fois qu’il se retrouve sur le billard, mais jamais il ne s’est senti aussi dispos.

Quelques heures plus tard, le Docteur Telman vient le rejoindre.

— Vos tests physiques sont excellents, Jack, annonce-t-il de sa voix monocorde. Au niveau de votre corps, tout fonctionne parfaitement. Ce qui m’intéresse maintenant, c’est votre mental.

— Aucun problème, Doc, j’ai les idées claires comme jamais ! J’ai l’impression que votre produit a fait un grand nettoyage là-dedans, dit-il en tapotant sa tempe, et que je serais même capable de vous battre à votre jeu de stratégie là, je sais plus comment ça s’appelle. Le truc avec des pièces noires et blanches.

Le Docteur Telman se retient de soupirer et entame les examens psychologiques.

À leur issue, il doit bien reconnaître que le psychisme de Jack semble s’être amélioré. Lors des tests sur les animaux, il était délicat de vérifier ce point, qui restait une inconnue majeure du projet. Or, si la personnalité du soldat est (hélas !) inchangée, il semble avoir l’esprit un peu plus vif.

— Bien, nous allons vous garder en observation encore quelques semaines, annonce-t-il, plus pour lui-même que pour le cobaye qui lui fait face. Aucun effet secondaire indésirable n’est attendu, mais vu la transformation que nous avons imposée à votre organisme, mieux vaut se montrer prudents.

— Pas de problème, Doc ! Tant que vous me fournissez en films de cul, je reste chez vous tant que vous voulez.

Et d’éclater du rire gras d’un adolescent content de sa blague potache. Cette fois, Telman ne se retient pas de soupirer profondément avant de quitter le soldat.

***

Jack est de mauvaise humeur. Cela fait déjà… un bon moment qu’il est confiné dans ce labo, et il commence à trouver le temps long. Comme pour l’agacer davantage, on lui a servi ce matin une boisson chaude dégueulasse, particulièrement amère. Par moments, il se demande ce qu’il fait encore là.

***

Le Docteur Telman a quelque réticence à se rendre au labo aujourd’hui. Il a délégué le suivi du super-soldat à son équipe, mais régulièrement, il faut bien qu’il aille voir en personne de quoi il retourne. Or, être en présence de Jack ne fait rien pour le guérir de sa misanthropie. Ce sera heureusement bientôt terminé, car l’état du jeune homme est stable. À part sa mauvaise humeur, facilement explicable par son enfermement, sa santé est parfaite. Il pourra bientôt sortir et faire la joie de ses supérieurs, pressés de le mettre à l’exercice.

Le scientifique éprouve donc une vive surprise lorsqu’il entre dans le labo. L’endroit est aussi désordonné qu’une chambre d’adolescent rebelle et, dans un coin de la pièce jonchée de papiers et instruments divers, l’infirmier de garde gît lamentablement. Telman se précipite sur lui et, oubliant son flegme proverbial, le secoue pour le réveiller. Heureusement, l’homme n’est que légèrement assommé et il reprend vite ses esprits.

— Vous allez sans doute me dire ce qui s’est passé ? questionne le Docteur en retrouvant son calme habituel.

— Docteur Telman ! s’exclame l’autre en se massant la nuque. C’est Jack !

— Je m’en doute un peu, figurez-vous. Où est-il ?

L’infirmer ouvre de grands yeux et, regardant par-dessus l’épaule de son supérieur, tend un index tremblant en direction de la sortie du laboratoire. Telman a tout juste le temps de se retourner pour voir Jack s’enfuir et claquer violemment la porte sécurisée, la verrouillant hermétiquement. Comme cela lui arrive trop souvent après avoir croisé le soldat, le scientifique soupire profondément et se dirige vers la radio pour donner l’alerte.

***

Jack court et cherche son chemin. On a dû l’emmener ici alors qu’il était déjà dans les vapes, car il ne reconnaît pas ces couloirs. Mais il ne se décourage pas. Malgré les produits qu’on lui a injectés pour l’étourdir, il se sent en pleine forme. Aussi compte-t-il sur la vigueur de ses muscles pour se sortir de ce piège.

Sur certaines portes, un petit panneau affiche quelques caractères abscons. Jack en conclut qu’il a dû être enlevé par une puissance étrangère. Ça expliquerait beaucoup de choses : le souvenir confus d’avoir subi d’étranges expériences, son enfermement, la nourriture épouvantable… On a dû tenter de lui faire avouer des secrets militaires.

Un bruit de pas hâtifs retentit dans un couloir proche. Aussitôt, Jack franchit une porte au hasard, puis y colle son oreille. Les pas semblent se diriger vers le laboratoire où il était enfermé. Lorsqu’ils se sont suffisamment éloignés, il se retourne pour inspecter son abri. S’il parvient à retenir le cri qui lui vient aux lèvres, ce n’est que grâce à son sang-froid de soldat. Face à lui, derrière une cage de verre, de petites créatures poilues grouillent vivement et sautillent en tous sens, poussant de petits cris aigus. Les animaux ne semblent pas dangereux, mais Jack n’avait jamais vu de tels êtres auparavant. Ce qui l’effraie désormais, c’est cette impression d’être prisonnier du rêve d’un savant fou cherchant à créer les pires abominations. Il faut vraiment qu’il sorte d’ici.

***

— Il n’a pas pu quitter l’étage, j’ai condamné l’accès. Vous n’avez qu’à fouiller toutes les pièces une par une, et vous le trouverez forcément.

— Bien, Docteur, on s’en occupe. Je laisse un homme ici avec vous, au cas où il reviendrait.

— Merci. Au fait, vous savez que vos armes ne vous serviront à rien, n’est-ce pas ? Notre fugitif sentira à peine les blessures, et il en guérira aussitôt.

— Ça c’est à nous d’en juger, Docteur. Chacun son job, rétorque fermement le militaire.

L’équipe d’intervention s’éclipse bruyamment, laissant Telman à ses réflexions. Il sent qu’il devrait comprendre ce qui s’est passé, mais il ne parvient pas à mettre le doigt sur la solution. L’infirmier de garde est toujours là, encore un peu choqué par l’évasion du soldat.

— Vous êtes remis ? s’enquiert le Docteur.

— Oui, ça va mieux, merci. Dites, vous avez une idée de ce qui a pu le pousser à s’enfuir ?

— C’est plutôt à vous de me le dire. Je ne crois pas qu’il ait pu tomber subitement dans un délire paranoïaque. Vous n’avez rien remarqué d’étrange chez lui, récemment ?

L’infirmier hésite à répondre. Maintenant qu’il y pense, il y avait eu certains signaux dans le comportement de Jack, mais il les avait mis sur le compte de son confinement.

— Eh bien, il était un peu… énervé, ces derniers temps. Pas vraiment agressif, mais du genre à ne pas bien comprendre pourquoi il devait rester là et attendre sans rien faire. Enfin, vous connaissez ces troufions, ils sont incapables de patience et de rigueur, alors ça ne m’a pas plus étonné que ça.

— Certes. Mais nous parlerons sans doute bientôt de votre propre rigueur, menace le Docteur d’un ton glacial. Autre chose ?

— Il a pu sembler un peu confus par moments. Parfois, il cherchait ses mots, même pour des phrases assez simples. Mais je ne pensais pas que c’était important ! Ces soldats bas du front, ils sont tous comme ça ! s’exclame précipitamment l’infirmier alors que Telman fronce les sourcils.

—  Jolie généralisation abusive, bravo. Vos préjugés vont sans doute nous coûter cher.

Penaud, l’infirmier préfère se taire. Telman en profite pour réfléchir à ce qu’il vient d’apprendre.

Puis brusquement, il s’empare de la radio pour joindre l’équipe d’intervention.

***

Jack a maintenant compris qu’il n’aurait aucune chance de sortir de cette prison sans l’aide de l’un de ses ravisseurs. Alors, toujours caché dans la petite pièce sans issue, il prend sa décision. Non loin dans le couloir, les bruits de pas approchent, auxquels se mêlent des voix étranges, parlant un langage incompréhensible.

Lorsque la porte s’ouvre sous la poussée de l’un de ses poursuivants, Jack réagit immédiatement. Il saisit un bras, tire à lui de toutes ses forces et envoie l’homme percuter violemment les cages des petites créatures surexcitées. Sans lui laisser le temps de réagir, il s’empare de l’espèce de tube métallique noir que portait son adversaire. Jack essaie de comprendre comment se servir de l’engin, qui lui évoque vaguement quelque chose.

Mais il est déjà trop tard. D’autres ennemis sont entrés et portent secours à leur camarade tout en pointant leurs propres tubes sur le fugitif. L’un d’entre eux lui crie quelque chose d’indistinct, à quoi Jack répond en se jetant sur lui avec toute la vigueur de son désespoir. Aussitôt, il se sent repoussé par de multiples coups invisibles qui le plaquent contre un mur de la pièce. Le souffle coupé, il n’a pas le temps de se relever avant la fuite de ses adversaires, qui verrouillent aussitôt la porte derrière eux. Avec surprise, Jack constate qu’un étrange liquide rouge tache son corps en plusieurs endroits. Sous les taches, ses blessures sont en train de se refermer, rejetant de petits morceaux de métal qui tombent et tintent doucement au sol.

***

— C’est bon, vous devriez pouvoir y retourner.

— Vous êtes sûr, Doc ? Il a failli tuer l’un de mes hommes tout à l’heure !

— Seulement parce que vous aviez doté cet homme d’une arme à feu. Je vous avais bien dit qu’elles seraient inutiles et dangereuses. Allez, vous pouvez ouvrir, j’en prends la responsabilité.

Le militaire grogne un peu mais s’exécute, révélant un étonnant spectacle. Dans un coin de la pièce, Jack semble assoupi en position fœtale, trempant dans une mince flaque de sang et d’urine. Un peu de bave coule doucement de sa bouche entrouverte et aucune conscience ne semble exister derrière ses yeux mi-clos. De l’autre côté de la pièce, les souris de laboratoire mènent leur petite vie agitée, comme si de rien n’était. Le tableau paraîtrait cocasse s’il n’était aussi piteux.

— Allez, emportez-le au labo, ordonne le Docteur Telman en quittant les lieux sans se retourner.

***

— Vous prétendez que votre foutu sérum a fonctionné comme prévu ?

— Si vous voulez bien y réfléchir deux secondes, Général, vous comprendrez pourquoi, rétorque Telman sans s’émouvoir du ton agressif du militaire.

Depuis leur poste d’observation, les deux hommes peuvent contempler leur cobaye, paisiblement allongé, son corps se soulevant doucement au rythme d’une respiration lente.

— Le sérum avait pour fonction de régler n’importe quelle anomalie. Blessure, contusion, et même les maladies. Vous l’avez constaté comme nous, ce fut un succès complet. Vos hommes l’ont criblé de balles et il s’en est remis aussitôt, comme si rien ne lui était arrivé. En bref, le sérum lui permettait de se remettre à neuf en permanence. De gommer tout défaut.

— Et la paranoïa, ce n’était pas un défaut, selon vous ? Pourquoi votre sérum a laissé passer ça ?

Telman réprime son sempiternel soupir.

— Ce n’était pas de la paranoïa, Général. Pour expliquer ça en termes simples, disons que le sérum a considéré que le cerveau de Jack était pollué, imparfait. Il l’a donc patiemment nettoyé, afin de le rendre lisse et sans défaut. Autrement dit, il a gommé tous ses souvenirs.

— Vous vous foutez de moi ? Et personne ne s’en est rendu compte ?

— Hélas non, mais je peux vous garantir que le fautif n’aura plus l’occasion de commettre à nouveau une telle erreur. À sa décharge, le processus semble avoir été plutôt lent au début, puis de plus en plus rapide. Jack a commencé par oublier certains mots, puis certaines choses de la vie courante. Ça a commencé à vraiment déraper lorsqu’il a oublié la raison de sa présence ici. C’est pour cela qu’il a cherché à s’enfuir.

— Jusqu’à oublier comment lire et parler ? C’est pour ça qu’il n’a pas compris quand mes hommes lui ont ordonné de se rendre ?

— Exactement. Et c’est sans doute ce qui leur a sauvé la vie. Au moment de leur… altercation, Jack ne savait plus comment se servir d’un fusil. Alors il a suffi d’attendre pour qu’il perde totalement pied et s’effondre. Son corps est en parfait état, mais son esprit est celui d’un bébé qui vient de naître. À la différence que Jack ne peut plus rien apprendre, car tout nouveau souvenir est aussitôt « corrigé » par le sérum. Nous avons créé un magnifique et vigoureux légume, rien de plus.

— Vous croyez ? demande doucement le Général. Vous êtes brillant, Telman, très brillant. Mais vous manquerez toujours de ce petit grain d’imagination qui permet à nous autres, hommes de terrain, de trouver comment tirer profit d’une situation inattendue.

Le Docteur Telman fronce un instant les sourcils, vexé par la remarque du militaire. Mais il ne lui faut que quelques secondes pour comprendre où il veut en venir. Qu’y a-t-il de mieux qu’un soldat invincible ? Un soldat invincible qui ne réfléchit pas, évidemment.

Et à cet instant, il sait déjà ce qu’on va lui demander de mettre au point. Un dispositif qui viendrait prendre place dans le cerveau vierge des futurs super-soldats, y occupant toute la place. Un appareil capable de diriger les hommes à distance, faisant d’eux des drones biologiques, sans émotion, sans peur, sans pitié. Il suffira d’y enregistrer des techniques de combat pour compenser l’absence de mémoire des futurs pantins.

Telman, à sa grande honte, sait déjà par quoi commencer ses travaux pour atteindre ce but.

Et une fois encore, cela ne fait rien pour le guérir de sa misanthropie.

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