Faibles renforts

Malgré les alertes sur les écrans de contrôle, l’ambiance est sereine au Centre de Commandement. Des vétérans aguerris par d’innombrables batailles se penchent sur les rapports, et leur conclusion est nette : cette tentative d’invasion est bénigne. Cela dit, contre toute agression, il faut réagir vite et fort. L’ennemi a pénétré l’épais bouclier externe et progresse vers l’intérieur des terres. La défense passive doit donc laisser place à une action plus directe. Aussi, l’ordre est donné aux officiers sur le champ de bataille d’engager le combat avec toutes les troupes disponibles.

***

La fréquence globale est saturée de cris. Dans quelques cas, ce sont les beuglements de courage poussés par les soldats qui partent à l’assaut. Mais beaucoup d’autres sont les derniers hurlements de ceux qui tombent sous les attaques ennemies. Tenant à garder la tête froide, les officiers filtrent les communications afin de n’entendre que les instructions de leur hiérarchie ou les informations remontées par leurs troupes.

— Vous avez entendu le Général ! crie le Colonel LK3 à ses équipes. On avance vers les structures que l’ennemi a prises et on les détruit !

Les soldats ont été formés toute leur vie à ce type de situation. Ils ont suivi les récits héroïques des guerres d’autrefois. Dans ce monde déchiré par les conflits, il faut toujours être prêt à donner sa vie pour défendre une cause plus grande que soi. Aussi, sans hésitation, ils foncent avec une seule idée en tête : anéantir l’ennemi.

Seulement, cette fois, l’adversaire semble mieux préparé que d’habitude. Au cours de son inéluctable avancée, il s’empare des usines, se servant de leurs ressources pour renforcer encore son invasion. Les effets commencent déjà à s’en faire sentir dans le réseau d’énergie global.

Le Colonel LK3 observe froidement la bataille. Depuis son QG, il contemple les atrocités commises par l’ennemi en marche. D’immondes boursouflures couvrent déjà les terres qui ont été envahies, d’où sortent sans cesse d’horribles troupes fraîches, déjà équipées et entraînées. LK3 a déjà vu ce genre de technologie. En tant que vétéran, la tactique de l’armée ennemie ne le surprend pas. Ce qui l’inquiète en revanche, c’est la remarquable cohérence de l’attaque. Habituellement, les envahisseurs barbares se contentent d’avancer en groupes chaotiques, comptant sur leur nombre pour déborder les défenses. Cette fois-ci, ils semblent bien mieux organisés, poussant leur avantage là où l’on ne les attend pas et renforçant la défense de leurs sites stratégiques.

Malgré ces conditions nouvelles, la tactique classique semble la meilleure : bloquer l’avancée de l’ennemi par le gros des troupes au contact et, dans le même temps, faire contourner le champ de bataille par des sections spéciales dédiées à la destruction des infrastructures perdues. Ce point est crucial, car il empêche l’ennemi de produire davantage de soldats et de déborder les défenses.

Seulement, cette fois, cela ne suffit pas. L’ennemi s’adapte constamment et, très vite, les premières lignes sont débordées. Fidèles à leur serment, les soldats du Colonel LK3 ne se rendent pas. Mais même en emportant dans leur mort un nombre incalculable d’ennemis, ceux-ci semblent toujours plus nombreux.

***

Sur la fréquence privée, le Colonel LK3 reçoit un appel de LV9, l’un de ses homologues.

— Besoin de ton avis ! crie LV9. T’as déjà vu une chose pareille ? Ici, on se fait massacrer !

Inutile de lui cacher la vérité. Les officiers sont formés à entendre les mauvaises nouvelles.

— Même chose ici, répond LK3. Je n’ai vu ça qu’une seule fois, lors de la campagne de 26.

— Merde… J’avais oublié que tu avais vécu ça. Vous vous êtes tirés comment, à l’époque ?

— Nous avions obtenu de puissants renforts. Des mercenaires d’élite, disposant d’armes extrêmement dangereuses.

LV9 ne peut retenir un grognement incrédule.

— Tu me demandes de compter sur d’hypothétiques sauveurs pour nous en sortir ?

— C’est exactement ça, rétorque calmement LK3. Libre à toi de ne pas y croire, mais on ne risque rien à espérer que ça se reproduise, n’est-ce pas ? Tu vois bien comment ça va finir si on continue à ne compter que sur nous-mêmes.

— OK. Qu’est-ce que tu suggères ?

— On fait comme d’habitude : on envoie nos rapports au Haut Commandement et on attend son action. Je pense qu’il a gardé contact avec les mercenaires dont je te parle. On va essuyer de méchantes pertes, mais le temps gagné leur permettra d’envoyer les renforts pour repousser cette invasion.

***

Dans ce genre de guerre, les combats ne cessent jamais. Cela fait déjà trois jours que les affrontements ont commencé, mais les soldats ne se reposent pas. Pour tenir, ils se font injecter un sérum qui annule les effets du manque de sommeil et alimente leur agressivité. Depuis quelques heures, ils sont également aidés par une arme à longue portée lancée par le Haut Commandement. Partout dans le pays, une onde de chaleur intense se répand et cause des ravages chez l’ennemi, dont les soldats ne sont pas protégés. Cette arme ne suffit pas à les tuer, mais elle les affaiblit considérablement. Évidemment, les combattants alliés portent des armures sophistiquées qui les préservent de cette arme redoutable. Enfin, l’ordre de mobilisation générale permet l’afflux constant de nouvelles troupes.

Malgré ces mesures d’urgence, le Colonel LK3 est toujours inquiet. Pour mener cette guerre, il a besoin que l’intendance suive. Or, le réseau d’énergie semble de plus en plus défaillant. Les munitions et le carburant arrivent moins vite et sont de moins bonne qualité. Et surtout, les renforts qu’il espérait ne se sont toujours pas montrés.

Le jeune Colonel LV9 a pris l’habitude de consulter son aîné depuis le début de la guerre. LK3 n’est donc guère surpris lorsqu’il reçoit son appel.

— C’est une blague ? T’as vu ce qu’on nous a livré en guise de renforts ?

—  Pas encore, je suis en bout de chaîne, répond LK3 d’un ton égal. Explique.

— Tes mercenaires, ce sont des billes de composés chimiques à base de saccharose et de lactose, livrés sans aucune arme ! Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse de ça ?

Malgré son flegme, le Colonel LK3 accuse le coup. Il connaît le genre d’arme qu’on vient de leur livrer. Il sait que contre l’ennemi, elles auront l’effet de simples jouets. Néanmoins, il n’est pas du genre à baisser les bras. Aussi, c’est d’un ton rassurant qu’il répond à son homologue.

— Calme-toi et écoute-moi. J’ai entendu parler de ces armes. Elles n’en ont pas l’air, mais leur absorption accorde au Haut Commandement un regain d’optimisme qui se répercute sur les troupes. Attends, je vais regarder.

Les « armes » viennent justement d’être livrées sur le terrain. Analysant une nouvelle fois le champ de bataille, LK3 constate que ses hommes sont effectivement plus euphoriques. Ils partent à l’assaut avec un regain d’énergie visible… ce qui ne les empêche pas de continuer à se faire exterminer par l’ennemi. Tout au plus parviennent-ils à repousser l’infection un peu plus longtemps.

— Alors ? Tu vois une différence, toi ?

— Oui… Mais bien trop légère pour l’emporter. Tu as raison, LV9. On va souffrir.

Seul un silence consterné lui répond. Les mots sont désormais inutiles.

***

La petite équipe de réparateurs fait son possible pour ignorer les innombrables corps qui couvrent encore l’ancien champ de bataille. La guerre a été gagnée, comme toujours, mais à quel prix… Des dommages considérables ont fragilisé certaines structures fondamentales. Malgré tout leur savoir-faire, les réparateurs savent que le réseau d’énergie ne retrouvera plus jamais la même efficacité. Ce qui signifie que les futures invasions seront encore plus difficiles à repousser.

Incrédules, ils se demandent ce qui a pu se passer au Haut Commandement. Le recours à de véritables renforts s’est fait beaucoup trop tardivement, et personne ne comprend pourquoi. Comment des Généraux vétérans ont-ils pu commettre l’erreur de livrer des armes inutiles, au lieu d’avoir recours à ce qui a plusieurs fois prouvé son efficacité ?

Pour les réparateurs, cela restera à jamais un mystère. Ils sont en revanche sûrs d’une chose : ils ne manqueront pas de travail dans les années à venir.

2 réflexions sur « Faibles renforts »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s